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LinkedIn restera-t-il un réseau social professionnel ?

Vous est-il déjà arrivé de scroller votre fil d’actualité Facebook en étant plus ou moins inconsciemment persuadé d’être sur Instagram ? Vous est-il déjà arrivé d’enchaîner une série de Reels sur Insta avec la certitude de passer un petit bon moment sur TikTok ? Twitter, quant à lui, a depuis longtemps abandonné ce qui faisait sa spécificité – les fameux 140 caractères pour devenir une plateforme éminemment visuelle et motrice au même titre que les réseaux précédemment cités. Cet été, via l’implémentation d’une série de nouvelles fonctionnalités, LinkedIn aurait-il, lui-aussi, franchi le cap’ pour se ranger dans la vague uniformisatrice du web, au risque d’oublier sa fonction différenciante, celle d’être un réseau social professionnel ?

©Unsplash, Greg Bulla, LinkedIn company headquarters

Dans un monde du travail complètement transformé par la pandémie, LinkedIn, tout comme les autres réseaux sociaux, a connu en 2020 une forte hausse des connexions et du temps passé par les internautes sur sa plateforme. Besoin de combler la distanciation sociale liée au télétravail ? Besoin, plus que jamais, de performer et de se rendre visible professionnellement pour combattre le doute et l’incertitude ? Qu’importent les raisons. LinkedIn a quoi qu’il en soit décidé d’en tirer partie en offrant à ses utilisateurs de nouvelles fonctionnalités leur permettant de passer encore plus de temps sur sa plateforme. Un article de blog paru le 30 mars dernier signé par Tomer Cohen, Senior Vice President and Chief Product Officer chez LinkedIn, annonçait l’ensemble de ces transformations qui allaient être implémentées dès cet été. Les avez-vous remarquées ? Quelles sont donc ces nouvelles fonctionnalités de LinkedIn ?

Les « nouvelles » cover stories 

Désormais, à condition que vous le souhaitiez, votre photo de profil peut prendre vie en auto-play silencieux lors de n’importe quelle connexion à votre profil. Cela ne vous rappelle rien ? Techniquement identique à la cover video de Facebook et bien entendu bien semblable aux stories d’Instagram, cette fonctionnalité est tout de même marketée à vocation professionnelle. En effet, la vidéo de promotion de celle-ci met en avant quelques exemples où des professionnels en font usage pour parler de leurs services ou encore de leurs ambitions professionnelles.

©LinkedIn

Qu’en est-il de l’utilité réelle de cette fonctionnalité ? Les utilisateurs de LinkedIn vont-ils l’employer de la manière dont LinkedIn le préconise ? Qu’il s’agisse de la recherche d’emploi ou des activités de prospection, il paraît en effet intéressant, pour un éventuel employeur ou un client potentiel, d’avoir un aperçu de ce que vous êtes via cet outil. Cependant, deux risques sont associés à cette nouveauté : que les internautes la jugent soit trop semblable à ce que d’autres plateformes proposent déjà, soit peu professionnelle car trop exhibitionniste. Par ailleurs, si elle apparaît comme étant intéressante pour des professionnels de la communication, il peut paraître injuste de juger un ingénieur ou un analyste sur des compétences dans lesquels il n’est pas censé exceller.

Encore plus de streaming

Aussi, LinkedIn met encore plus le live à l’honneur ! Si vous utilisiez d’ores et déjà cette fonctionnalité, vous pourrez constater que désormais lors de vos transmissions live, ces dernières remplaceront provisoirement votre photo de couverture pour donner à vos contenus live encore plus de visibilité.

©LinkedIn

En effet, on estime que d’ici 2022, 82 % du trafic internet global viendra du streaming et du téléchargement de vidéos (Cisco, 2019), ce qui représente une augmentation de 72,3 % par rapport à 2017. Il n’est donc pas étonnant que LinkedIn se mette à la page et fasse du streaming un réel cheval de bataille.

L’introduction du Creator mode

Enfin, LinkedIn propose désormais un mode spécialement conçu pour les créateurs de contenu, autrement dit pour les leaders d’opinion. Comme indiqué sur son site, ce mode permettrait aux utilisateurs du réseau d’augmenter leurs audiences. Comment ? Une fois le mode créateur activé, le bouton « Se connecter » sera remplacé par le bouton « Suivre » et le nombre d’abonnés précis – et non plus le fameux « Plus de 500 relations » (qui jusqu’ici préservait les utilisateurs du diktat du nombre) – sera affiché dans l’introduction de votre profil. Au même titre que sur Twitter ou sur Instagram, vous pourrez aussi choisir d’afficher via des hashtags les sujets sur lesquels vous publiez du contenu. Par ailleurs, ce mode réorganisera votre profil pour afficher en premier lieu les sections « Sélection de contenus » et « Activité ».

Vous l’aurez compris, le Creator mode n’est rien d’autre que la sacralisation de l’influenceur sur LinkedIn. Mais qu’en est-il de la vocation initiale de ce réseau social professionnel ? Les influenceurs y ont-ils vraiment leur place ? Tomer Cohen ne cache même pas les intentions stratégiques de LinkedIn :

At the heart of our ecosystem is our creator community. People love to see creators give their take on what’s happening in the news or share insights into a specific industry — whether that’s a post, a video, an article, or even a comment. If this is you, check out the new creator mode in your Profile dashboard. 

Tomer Cohen, Vice President and Chief Product Officer Linkedin

Si les sujets professionnels spécifiques aux enjeux des différentes industries seront toujours tolérés, il est attendu de ces influenceurs qu’ils expriment leurs points de vue notamment sur l’actualité et l’information.

Mais politiser et polariser les échanges sur LinkedIn ne risque-t-il pas d’être contre-productif sur un réseau où la raison de notre inscription était avant tout celle de rester en contact avec d’autres professionnels ? Par ailleurs, distribuer et commenter l’actualité n’est-t-il pas déjà le hobby principal des internautes sur d’autres réseaux comme Twitter ou Facebook ? Sur un marché du social où l’uniformisation est la norme, en essayant de faire comme les autres, LinkedIn ne risque-t-il pas la noyade ?


Pour résumer, beaucoup de vidéo, plus de personnalisation, de mise en avant de soi et des arguments de « vente » à prime abord plutôt bien bâtis. Mais qu’en est-il de l’utilité réelle de ces nouveautés ? Ces nouvelles fonctionnalités, qui rapprochent encore plus le fonctionnement de LinkedIn de celui d’autres médias sociaux, ne risquent-elles pas de modifier structurellement la vocation professionnelle initiale de ce réseau ? Il n’y a que le temps qui puisse confirmer ou infirmer cette hypothèse. Le temps et surtout nos usages ! En conclusion, on ne peut que rappeler à quel point la récente histoire du développement des grandes plateformes nous a prouvé que les volontés des fondateurs et des PDG ne sont que des inflexions minimes, et que, pour analyser les évolutions du numérique dans son ensemble, il est absolument indispensable de passer par une sociologie des usages. Alors quels sont les vôtres ? Avez-vous remarqué ces nouvelles fonctionnalités de LinkedIn ? Les utilisez-vous ? Preneuse d’insights en commentaire ! 

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Citoyenne éclairée Digital Humanities

Google est-il sexiste ?

Just go and google it! Rien de plus naturel dans notre quotidien à tous… Les chiffres le prouvent puisqu’avec ses 92,5 milliards de visites mensuelles, le moteur de recherche est, de loin, le site le plus visité au monde. Sa mission ? « Organiser les informations à l’échelle mondiale pour les rendre accessibles et utiles à tous »[1]. Mais selon quelles logiques ? L’algorithme de Google est-il infaillible ? Et si les « réponses » de Google à nos requêtes comportaient un biais sexiste ? C’est en tout cas l’hypothèse que nous allons tester dans ce papier.

©Unsplash Reza Rostampisheh

Le point de départ de cette réflexion est constitué par une interrogation très concrète : ayant lancé en janvier dernier un site intitulé « Citoyenne éclairée » (citoyenne-eclairee.com) dont le référencement naturel est plutôt bien travaillé, je me suis rapidement aperçue qu’alors que le site ressortait en première position sur Google en réponse à la requête citoyenne éclairée, il ressortait seulement en page 17 à la requête formulée au masculin, citoyen éclairé. Pourtant, en réponse à la requête formulée au féminin, des sites positionnés sur ces mots clés au masculin ressortaient, quant à eux, en première SERP. Une citoyenne éclairée ne ferait-elle pas partie selon Google des citoyens éclairés au même titre que n’importe quel autre citoyen éclairé ?

Sans rentrer dans le débat sur l’écriture inclusive, en français la règle grammaticale est que le masculin l’emporte lorsqu’il y a des hommes et des femmes dans un groupe. Cela veut dire donc que le masculin est inclusif, tandis que le féminin, lui, exclut le masculin.

Si on retranscrit cette règle grammaticale de manière bête et méchante dans notre usage des moteurs de recherche, on s’attendrait donc à ce qu’une recherche formulée au masculin comporte des résultats formulés à la fois au masculin et au féminin, et à ce qu’une recherche formulée au féminin comporte des résultats exclusivement au féminin. Est-ce bien ce qui se passe ? 

Reprenons notre exemple initial qui prenait comme référence la position du site citoyenne-eclairee.com sur Google. Voici ce que l’on observe en comparant les résultats de différents moteurs de recherche, selon la formulation de la requête au féminin ou au masculin :

 citoyenne éclairée
citoyen éclairé
GoogleSERP 1 (position 1) – environ 1 060 000 résultats
la SERP 1 affiche des résultats qui renvoient aux formulations « citoyen éclairé » et « citoyenneté éclairée »
SERP 17 – environ 5 860 000 résultats
renvoi vers une page du site qui affiche en gras le syntagme au pluriel masculin « citoyens éclairés »
Yahoo!SERP 1 (position 1)
la SERP 1 affiche des résultats qui renvoient à des formulations comme « citoyens éclairés » et « citoyen éclairé »
SERP 1 (position 8)
renvoi vers une page du site qui affiche en gras le syntagme féminin singulier « citoyenne éclairée »
BingSERP 1 (position 1)
231 000 résultats
la SERP 1 affiche des résultats qui renvoient à des formulations comme « citoyens éclairés » et « citoyen éclairé »
SERP 1 (position 8) – 279 000 résultats
renvoi vers une page du site qui affiche en gras le syntagme féminin singulier « citoyenne éclairée »
QwantSERP 1 (position 1)
la SERP 1 affiche des résultats qui renvoient à des formulations comme « citoyens éclairés » et « citoyen éclairé »
SERP 1 (position 2 et 7) – 278 000 résultats  
renvoi vers 2 pages du site qui affichent en surligné la formulation au féminin du syntagme
EcosiaSERP 1 (position 1)
233 000 résultats La SERP 1 n’affiche que des formulations au féminin singulier ou au pluriel : « citoyens éclairés »
SERP 1 (positions 2 et 6)
renvoi vers 2 pages du site qui affichent en surligné la formulation au féminin du syntagme
Position du site citoyenne-eclairee.com sur les moteurs de recherche et analyse des liens bleus proposés en SERP 1

A la lecture de ce tableau qui compare la position du site citoyenne-eclairee.com dans les SERPs des cinq moteurs de recherche les plus utilisés en France[1] on s’aperçoit que tandis que Yahoo!, Bing, Ecosia et Qwant affichent le site en première page de résultats indépendamment du genre choisi pour la requête, Google quant à lui, en réponse à la requête formulée au masculin réserve au site Citoyenne éclairée une place en 17ème page de son moteur de recherche. A prime abord, tout laisse penser que de manière contre-intuitive, chez Google le féminin serait inclusif et ferait afficher des résultats formulés au féminin et au masculin, tandis que le masculin serait exclusif et ne ferait afficher que des résultats formulés au masculin.

Est-ce suffisant pour affirmer que l’algorithme de Google comporte un sérieux biais sexiste ?

Notre première intuition a été de considérer cette différence de position du site pourrait se justifier essentiellement par le fait que Google indexe un plus gros volume de pages que ses concurrents, ainsi que par le fait que les producteurs de contenus écrivent plus souvent nos deux mots clés au masculin (environ 5 860 000 résultats pour la requête citoyen éclairé) qu’au féminin (environ 1 060 000 résultats pour la requête citoyenne éclairée). Par ailleurs, connaissant l’importance de son fameux PageRank[2] dans le fonctionnement de son algorithme, s’agissant d’un site relativement nouveau sans politique de netlinking fortement développée, on conçoit que Google ne puisse pas le faire apparaître en première SERP… Mais en 17ème ?! Autant dire, que l’internaute qui cherche une citoyenne éclairée en tapant sur Google citoyen éclairé, n’a strictement aucune chance de la trouver ! Une blague dans le domaine du SEO veut que pour cacher un cadavre, il suffise de le cacher en deuxième page des résultats Google.

Mais alors Google est-il sexiste, oui ou non ?

Impossible de tirer des conclusions à partir d’un seul et unique exemple ! Dès lors, nous avons constitué un mini corpus pour vérifier l’hypothèse initiale dans une optique moins nombriliste ! J Nous avons donc analysé les résultats affichés en SERP 1 de Google selon les formulations au masculin et au féminin de quelques autres requêtes : metteur en scène vs. metteuse en scène, consommateur responsable vs. consommatrice responsable, créateur meuble vs. créatrice meuble, électeur informé vs. électrice informée etc.

Pour plus de lisibilité, nous analyserons seulement 2 de ces exemples :

  • électeur informé vs. électrice informée
 électeur informéÉlectrice informée
Googlela SERP 1 de Google affiche des résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et à ceux qui expriment leur volonté politique aux urnes.Pour Google l’internaute qui tape électrice informée dans sa barre de recherche cherche, sans doute aucun, des informations au sujet de l’électricité ou des trottinettes électriques.
Yahoo!la SERP 1 de Yahoo ! affiche des résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et à ceux qui expriment leur volonté politique aux urnes.Pour Yahoo! il y a un doute. Si les liens bleus en SERP 1 renvoient vers des pages de sites qui ont trait aux questions électorales, les aperçus d’images en haut de la page proposent quant à eux des trottinettes électriques…
Bingla SERP 1 de Bing affiche des résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et à ceux qui expriment leur volonté politique aux urnes.Bing propose en premier résultat une page référencée sur le mot clé électricien, mais arrive, à la différence de Google, à isoler des pages ayant trait aux questions électorales et à celles qui expriment leur volonté politique aux urnes.
Qwantla SERP 1 de Qwant affiche des résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et à ceux qui expriment leur volonté politique aux urnes.Si les liens bleus en SERP 1 ont exclusivement trait aux élections et à celles qui vont aux urnes pour exprimer leur volonté politique, la sélection d’image de Qwant renvoie aussi vers des photos de trottinettes électriques…
Ecosiala SERP 1 d’Ecosia affiche des résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et à ceux qui expriment leur volonté politique aux urnes.la SERP 1 d’Ecosia affiche exclusivement de résultats qui renvoient à des pages de sites qui ont trait aux élections et surtout à celles qui expriment leur volonté politique aux urnes (la plupart des mots clés surlignés en gras sont formulés au féminin).

Pour résumer, sur les 5 moteurs de recherche en question, le seul et unique qui ne comprend pas la formulation au féminin du syntagme « électeur informé » – et donc est incapable de proposer des résultats pertinents pour la requête – est Google. Alors que Yahoo!, Bing et Qwant proposent des liens pertinents par rapport à la requête au féminin, leur fonctionnalité images confond les électrices informées et les trottinettes électriques. Ecosia nous apparaît comme le moteur de recherche le plus pertinent sur cette requête.

  • auteurs philosophie vs. autrices philosophie

Une fonctionnalité que le seul moteur de recherche Google propose pour améliorer l’expérience utilisateur a retenu toute notre attention. Il s’agit d’une liste de portraits de philosophes qui nous est proposée comme accueil de la SERP 1 pour les deux requêtes. Avec 51 entrées, la requête formulée au masculin recense 50 hommes et 1 seule et unique femme – Hannah Arendt, dont le portrait en question pourrait d’ailleurs porter à confusion. La liste affichée en réponse à la requête formulée au féminin est, quant à elle, un peu plus diversifiée ; cependant, ce sont toujours les illustres figures masculines qui l’emportent, tant quantitativement (sur les 51 entrées de cette nouvelle liste, seules 16 philosophes sont des femmes) que qualitativement (avec en tête de liste un homme : Jean-Paul Sartre). Là encore, à une exception près, il semble que, faisant fi de la règle grammaticale, l’algorithme de Google considère que le masculin est exclusif alors que le féminin, lui, accueille la gente masculine.

La contribution des femmes à toute œuvre collective et/ou individuelle semble ainsi subir une double peine. Invisibilisées dans les textes en raison d’une langue intrinsèquement porteuse d’une réalité historique multiséculaire, sur le web, elles sont à nouveau invisibilisées par l’algorithme d’un moteur de recherche comme Google, alors même que nos requêtes cherchaient à les faire découvrir en priorité. Au regard de l’influence que ce moteur de recherche, plébiscité par la plupart, a dans la perpétuelle construction de nos représentations, il serait intéressant que cette problématique puisse être traitée de manière transparente par les ingénieurs et informaticiens de chez Google. A défaut de modifications structurelles, des explications !

La toile regorge d’autres exemples qui dénoncent le fonctionnement du moteur de recherche qui répliquerait dans son fonctionnement des biais sexistes ou racistes pré-existants :

Et vous ? Auriez-vous découvert d’autres exemples concrets qui contribueraient à dénoncer un éventuel biais sexiste de l’algorithme du moteur de recherche star ? Partagez-les en commentaire ou sur les réseaux sociaux en utilisant les hashtags #GoogleSexiste et #CitoyenneEclairée !


[1]D’après la page de présentation de la société sur : https://about.google/

[2] Les moteurs de recherche les plus populaires en France, Statistia.

[3] Le PageRank ou PR est l’algorithme d’analyse des liens concourant au système de classement des pages Web utilisé par le moteur de recherche Google. Il mesure quantitativement la popularité d’une page web. Le PageRank n’est qu’un indicateur parmi d’autres dans l’algorithme qui permet de classer les pages du Web dans les résultats de recherche de Google. Ce système a été inventé par Larry Page, cofondateur de Google.

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Digital Humanities

L’homo numericus existe-t-il ? Cadre théorique

Australopithèque, homo habilis, homo erectus, homo sapiens, homo sapiens-sapiens et… homo numericus ? Les évolutions technologiques et d’usages caractéristiques de ces vingt dernières années auraient-elles impacté l’être humain de manière suffisamment profonde – sociologiquement, psychologiquement, voire neurologiquement – pour insuffler une nouvelle évolution de l’espèce humaine ? Le sapiens sapiens serait-il devenu un homo numericus ?

©Unsplash Johannes Plenio @jplenio

Qu’est-ce que l’homme ? Une définition (quasi-)impossible

Mais tout d’abord, qu’est-ce que c’est qu’être humain ? Avec quels outils définir l’humanité ? La biologie, la philosophie, la sociologie, la psychologie, les neurosciences… ? Probablement aucun ou tous en même temps, sans que cela ne nous permette d’aboutir à une définition suffisamment complète. 

Ouvrez un dictionnaire à la lettre « H »… Humain, homme… Les définitions semblent inachevées, maladroites. Vous le remarquerez, aucune d’entre elles ne s’attache à tenter de proposer une définition exhaustive du terme. 

Ainsi, sur le CNTRL, l’adjectif « humain » est défini ainsi : « qui est formé, composé d’hommes. Genre humain concentration, race, société humaine. », « Ce qui est humain, qui appartient à l’homme, qui lui est propre. » L’homme, quant à lui, n’est défini que par son appartenance à une espèce en particulier du règne animal.En biologie, il est donc un « mammifère de l’ordre des Primates, seule espèce vivante des Hominidés, caractérisé par son cerveau volumineux, sa station verticale, ses mains préhensiles et par une intelligence douée de facultés d’abstraction, de généralisation, et capable d’engendrer le langage articulé. »

Peut-être que ce qui fait l’humain est justement sa capacité à s’interroger sur son être et sur son devenir, sa perpétuelle tentative de se définir. Biologiquement parlant, la génétique prouve que l’évolution de l’humain ne s’est jamais arrêtée. En sociologie, le constructivisme analyse l’humain en tant que construction sociale jamais achevée, toujours en devenir… En psychologie, Freud propose une double définition de l’homme, lequel est à la fois « homme-machine », mû et motivé physiologiquement, et « homme-social », car il a besoin d’autres personnes pour satisfaire à la fois ses besoins de conservation et ses besoins libidinaux.[1]  Le philosophe Nietzsche, quant-à-lui, exhortait ses semblables en proposant la formule « Deviens ce que tu es ! ». Cette dernière, largement reprise depuis, est revisitée par l’anthropologue Jean-Loup Amselle qui propose : « Sois ce que tu deviens ». 

Vous l’aurez compris, aucune volonté de ma part de parvenir à définir l’être humain ! Ces différentes manières de dire l’humain sont d’ailleurs volontairement extrêmement hétéroclites… Mon objectif ? Dépasser d’emblée l’idée de l’humanité en tant qu’essence. « L’existence précède l’essence »[2]. En effet, selon Sartre et les existentialistes, l’homme se définit de manière négative, en opposition à ce qui n’est pas lui… Ainsi, « l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et se définit après […] L’homme n’est rien, il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait » [3]Peut-être que pour penser l’homme en 2021, il faut revenir aux bases – aux contractualistes. Dans sa tentative de peindre l’homme à l’état naturel, Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine de l’inégalité faisait de la perfectibilité l’une des caractéristiques permettant d’individualiser et de distinguer l’homme de l’animal. La perfectibilité est un néologisme qui met en exergue le fait que la « nature » de l’homme n’est pas fixe. Dès lors, c’est l’évolutivité et la perpétuelle mouvance qui permettent d’établir un clivage métaphysique fort entre animalité et humanité. Si on peut assimiler l’animal à une machine (cf. la théorie de l’animal-machine de Descartes), l’être humain se caractérise par sa volonté libre, laquelle l’entraîne à changer, à évoluer.

L’habitus numérique : une théorisation possible

Dès lors, comment capter l’entièreté de quelque chose qui est en perpétuelle évolution ? Si nous tentions de photographier l’humain en 2021, en cherchant à apercevoir toute sa complexité kaléidoscopique – sans prétendre pouvoir capter le jeu de lumières – est-ce l’homo numericus que nous pourrions entrevoir ? 

Numericus. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, on a pris l’habitude de désigner comme « numériques » les données informatiques. Ainsi, l’adjectif « numérique » qualifie une représentation de l’information par des variables discrètes constituées par un nombre fini de valeurs réelles. Se dit, par opposition à l’analogique, de la représentation de données ou de grandeurs physiques au moyen de caractères – des chiffres généralement.[4]

Le numérique n’est ainsi rien d’autre qu’une innovation technique appartenant à l’humain qui façonne fortement son environnement et ses conditions de vie. A la recherche de l’homo numericus, nous partons donc d’une acception exclusivement sociologique du terme numérique. Loin du fantasme du transhumanisme[5], de la vie éternelle ou encore des expériences en laboratoire portées sur les gènes humains – des sujets à part entière qui occupent déjà une place prépondérante dans l’espace public, notamment numérique – notre ambition est moindre ou en tout cas plus réduite. 

En effet, le constat est éclatant. Le numérique croise aujourd’hui de nombreux domaines : la physique, l’éducation, la santé, la médecine, l’environnement, les sciences de la vie… autant de disciplines intrinsèquement liées au quotidien de l’humain du XXIe siècle et dont les prouesses et la pratique seraient aujourd’hui inenvisageables sans le numérique. A l’échelle de l’individu, ses usages, son activité, ses loisirs, son quotidien se voient aussi profondément transformés par la digitalisation du monde. Notre hypothèse ? Les évolutions de ces dernières décennies – la miniaturisation des devices, l’hyperconnexion, la data, le flux avec notamment l’avènement de l’ère des médias sociaux – sont des phénomènes susceptibles d’impacter l’individu neurologiquement, psychologiquement et socialement. Le sapiens sapiens serait-il devenu un homo numericus ? Ces constats suffisent-ils pour parler de l’avènement d’une nouvelle « espèce » ? 

Mais numericus ne peut se joindre à homo que dans la mesure où nous concevons la révolution numérique comme le résultat direct de la perfectibilité au sens rousseauiste du terme. Ainsi, endogène d’un point de vue purement théorique[6]ou exogène lorsque le qualificatif numérique est conçu en tant qu’attribut non pas de l’humain mais de son environnement – la société numérique –, ce terme nous apparaît inéluctablement incontournable pour réfléchir l’humain en 2021.[7]

Sans pouvoir parler d’une nouvelle espèce au sens génétique du terme, nous proposons un concept hybride permettant de rendre compte de l’ensemble des effets du numérique sur l’humain et sur la société, celui de « habitus numérique ».

Concept de base de la sociologie bourdieusienne, l’habitus est « le produit du travail d’inculcation et d’appropriation nécessaire pour que ces produits de l’histoire collective que sont les structures objectives (e. g.de la langue, de l’économie, etc.) parviennent à se reproduire, sous la forme de dispositions durables, dans tous les organismes (que l’on peut, si l’on veut, appeler individus) durablement soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles d’existences ».[8]Parler d’un habitus numérique revient alors à s’interroger sur les effets du numérique sur la théorie des champs[9]et plus largement sur l’individu en 2021. Le numérique rebat-il les cartes et donne-t-il naissance à un nouveau champ régi par des règles nouvelles agissant et façonnant l’humain, ou ne fait-il que reproduire à l’identique dans ce nouvel espace numérique des logiques sociales préexistantes ? 

Pour répondre à cette question et vérifier la validité des concepts comme homo numericus ou l’habitus numérique, il nous semble essentiel de s’atteler à répondre à une nouvelle question : le numérique fait-il réellement émerger une nouvelle culture psychologique qui interroge le social, le politique et l’économique ? Au regard de la complexité et de l’ambition de la question, il s’agira de pistes que nous souhaitons poursuivre au fil de différents articles sur le site Citoyenne éclairéeStay tuned!


[1]Fromm Erich. « Le modèle de l’homme chez Freud et ses déterminants sociaux » IL’Homme et la société, N. 13, 1969. Sociologie et philosophie. p. 111-125. http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1969_num_13_1_1230

[2]Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946).

[3]Ibid.

[4]Les progrès des technologies de l’information et de la communication reposent pour l’essentiel sur une innovation technique fondamentale : la numérisation. Dans les systèmes traditionnels – dits analogiques – les signaux (radio, télévisions, etc.) sont véhiculés sous la forme d’ondes électriques continues. Avec la numérisation, ces signaux sont codés comme des suites de nombres, eux-mêmes souvent représentés en système binaire par des groupes de 0 et de 1. Le signal se compose alors d’un ensemble discontinu de nombres : il est devenu un fichier de nature informatique.

[5]Courant de pensée selon lequel les capacités physiques et intellectuelles de l’être humain pourraient être accrues grâce au progrès scientifique et technique. Pour aller plus loin, lire l’excellent papier de The Conversation : Humanisme, posthumanisme, transhumanisme : de quoi parle-t-on exactement ?

[6]Syllogisme : le numérique est l’émanation (résultat direct) de la perfectibilité. La perfectibilité est selon Rousseau l’un des deux attributs qui distinguent l’homme de l’animal. Dès lors, le numérique est une émanation directe de ce qui fait que l’homme est homme. Autrement dit, le numérique est endogène à l’homme.

[7]En effet, à moins de proposer une nouvelle fiction qui cherche à extraire l’individu de son contexte historique pour retenter une nouvelle essentialisation, nous l’avons prouvé, l’humain et son environnement sont intrinsèquement liés ; et il est difficile de rendre intelligible l’un sans réfléchir l’autre.

[8]Bourdieu Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de « Trois études d’ethnologie kabyle ». Librairie Droz, « Travaux de Sciences Sociales », 1972. URL : https://www.cairn.info/esquisse-d-une-theorie-de-la-pratique–9782600041553.htm

[9]La notion de champ est centrale dans la théorie de Pierre Bourdieu. Le champ est un microcosme social relativement autonome à l’intérieur du macrocosme social. Chaque champ (politique, religieux, médical, journalistique, universitaire, juridique, footballistique…) est régi par des règles qui lui sont propres et se caractérise par la poursuite d’une fin spécifique. Ainsi, la loi qui régit le champ artistique (l’art pour l’art) est inverse à celle du champ économique (les affaires sont les affaires). Les enjeux propres à un champ sont illusoires ou insignifiants pour les personnes étrangères au champ : les querelles poétiques ou la lutte d’un journaliste pour l’accès à la Une semblent futiles à un banquier, et les préoccupations d’un banquier sont mesquines pour un artiste ou pour un militant écologique. La logique d’un champ s’institue à l’état incorporé chez les individus engagés dans le champ sous la forme d’un sens du jeu et d’un habitus spécifique.

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Écologie de l'attention

Le snack content : une fausse bonne question ? – #Episode5

Après avoir étudié ses origines, ses limites et son mode d’emploi, on peut désormais affirmer que le snack content n’est guère du junk content. Il nous apparaît cependant que son téléversement en masse sur les réseaux sociaux par tous les acteurs du web de manière effrénée[1] ressemble bien, quant-à-lui, à la ramasse des poubelles… Et si la question était mal posée ? Et si le problème n’était pas de savoir si le snack content était un format efficace ou non ? Et si nous déplacions le point de vue de manière à interroger plutôt son contexte de réception, autrement dit, le flux ? Ce cinquième et dernier épisode de notre série dédiée au snack content est un « article-manifeste » proposant une critique du flux, l’une de ces réalités qui semblent aujourd’hui impossibles à remettre en question sur l’ensemble des plateformes sociales. #SortezLaTêteDuFlux ! En savoir plus…

©unDraw illustrations

Gasters à l’hybris démesurée ou encore Chronos dévorant sa progéniture[2], ces images fortes permettent d’illustrer de manière assez précise le fonctionnement du flux proposé aujourd’hui par l’ensemble des réseaux sociaux. Mais qu’est-ce que le flux ? Comment influe-t-il sur nos réceptions des contenus et de l’information ? Quelles pistes de réflexion pour préserver la relation de confiance et de (bon) sens entre le consommateur et le producteur de contenu ?

« Ce que les réseaux font aux cerveaux »[3]

« Nous sommes confrontés à un fait historique majeur : c’est la disponibilité de l’information. Au début des années 2000, au moment de l’apparition et de la démocratisation d’Internet, plus d’informations se sont publiées que depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Pour accélérer les choses, 90 % des informations disponibles ont été produites ces deux dernières années ». Gérald Bronner, sociologue, membre de l’Académie des technologies, enseignant à l’université Paris-Diderot est un spécialiste des croyances collectives et de la cognition humaine qui prône une sociologie interdisciplinaire, ouverte aux sciences cognitives, à l’anthropologie et aux neurosciences. Dans son dernier ouvrage, Apocalypse cognitive  (PUF, 2020), il pose une question fondamentale que nous allons reprendre à notre compte : « comment sauver notre temps de cerveau disponible sur le marché très concurrentiel de l’attention ? »

[Pour en savoir plus, écouter « Ce que les réseaux font aux cerveaux » sur France Culture]

En effet, comme nous l’avions déjà vu dans le troisième article de la série à travers le concept de content shock de Mark Schaefer, la production de contenus disponibles sur Internet augmenterait beaucoup plus vite que le temps et l’attention disponibles des individus à qui sont destinés les contenus (voir le schéma ci-dessous).

Gérald Bronner nuance ce concept : si l’augmentation de la quantité de contenus disponibles est absolument tangible, à cela s’ajoute également une augmentation sans précédent du temps de cerveau disponible, et ce serait le croisement de ces deux variables qui pourrait devenir nuisible, en cas d’implosion. On assisterait ainsi aujourd’hui à un « tournant civilisationnel » pour lequel le temps de cerveau disponible, gagné avec le progrès qui réduit nos tâches et nos contraintes, devient un enjeu de taille. En effet, avant les innovations perpétuelles de ces dernières décennies, qui modifient notre rapport au temps et au travail, la grande majorité des pulsions[4] de nos ancêtres répondaient à un besoin de survie. Aujourd’hui, à l’ère des réseaux et de l’hyperconnexion, nos pulsions seraient manipulées dans le contexte du marché de l’information et des contenus, et ce pour le meilleur ou pour le pire…

Il y a dans ce temps de cerveau disponible toute l’Histoire de l’humanité, le pire comme le meilleur.

Gérald Bronner

Fake news, deepfake, post-vérité, infobésité, morcellement, perte de sens ? Quelques mots pour décrire une partie de ce que constitue la société numérique actuelle. 

Exercice de pensée : la société numérique pourrait aisément être définie, en déplaçant le concept bourdieusien de l’habitus, comme une « structure structurée prompte à fonctionner comme structure structurante »[5] et en perpétuelle expansion. Pourquoi tenter de réfléchir à la question d’un « habitus numérique » ou d’un homo numericus ? Nous pensons que les évolutions de ces vingt dernières années – la miniaturisation des devices, l’hyperconnexion, le flux… sont des phénomènes susceptibles d’impacter l’individu neurologiquement[6], psychologiquement et socialement. Conçus comme le prolongement de l’individu, l’ensemble des outils digitaux (devices et couches applicatives) ont donné à l’être humain l’opportunité de se créer une nouvelle identité numérique, parfois en opposition à son identité réelle. Cet habitus numérique peut constituer une échappatoire pour l’individu dans une société en manque de repères. Il fait émerger une nouvelle culture psychologique[7] qui interroge le social, le politique et l’économique… Cependant, au regard de l’actualité de cette dernière année, le réel nous rattrape ou devrait nous rattraper. Dès lors, il  est de plus en plus essentiel de faire preuve d’esprit critique et de chercher à se regarder en face, de se libérer des mythes et, si nécessaire, de penser contre soi-même ! Pour Gérald Bronner, ce n’est que « par ce travail de lucidité et de rationalisme, que nous répondrons au défi civilisationnel qui se pose aujourd’hui. »

L’impact du flux sur la réception et sur la consommation de contenus

Ce ne sont pas les écrans qui sont coupables en soi, ce sont simplement des fenêtres sur ce qu’il se produit sur le marché cognitif : un alignement inédit entre toutes les offres possibles et toutes les demandes imaginables.

Gérald Bronner

Nous avons essayé tout au long des quatre épisodes précédents de remettre en question un format extrêmement répandu sur le web social, le snack content. En étudiant notamment les origines de ces micro-contenus qui foisonnent sur le web, nous avons pu déterminer que le snack content n’était en réalité qu’une adaptation de la part des producteurs de contenus aux contraintes intrinsèques des réseaux, autrement dit, l’intégration et la conformation de leurs productions à la logique du flux.

Très vite, nous avons eu l’intuition de twister la problématique de cette série d’articles. Le snack content, aussi limitatif qu’il soit, peut en effet s’avérer une stratégie marketing redoutable. Le vrai sujet est en réalité constitué par les audiences, la réception et la consommation des (micro-)contenus à l’ère de ce que nous avons appelé la société numérique. Vous l’aurez compris, nous allons parler flux et conséquences de cette exposition à l’information morcelée et morcelante. 

Il va de soi que le contexte de réception d’un contenu, d’une information ou d’un récit influence sa réception. En effet, regarder un film au cinéma est souvent plus apprécié que chez soi. Regarder une vidéo pendant qu’on poursuit le scroll du flux ne revient pas au même que de la regarder en plein écran… Dans ces quelques exemples de consommation de contenus vidéo, tout se passe comme si la taille d’affichage de la vidéo était directement proportionnelle à l’attention que nous souhaitons lui donner. Ainsi, pour visionner un film d’auteur, nous nous enfermons dans une salle obscure où la connexion de nos devices est brouillée et on signe le pacte des 120 minutes environ de déconnexion du quotidien et du numérique, en même temps que le pacte fictionnel proposé par l’œuvre cinématographique. On renonce ainsi à nos extensions pour pouvoir se “connecter” et vivre pleinement le moment présent, en l’occurrence celui du film… En ce qui concerne la vidéo en plein écran, on pourrait concevoir ce contexte de réception comme une évasion du flux. L’internaute a réussi à identifier un contenu auquel il souhaite accorder son attention et il choisit de l’extraire du flux en appuyant sur le mode plein écran. Enfin, dans le cas de la vidéo en miniature qui continue à avancer sur l’un des coins de l’écran de manière concomitante à la poursuite du scroll, on peut faire l’hypothèse qu’il s’agit d’un mode de consommation passif ;  la majorité de l’attention du consommateur est en effet dédiée avant tout à la poursuite de sa quête du “bon” contenu.

Mais que dit cette fonctionnalité relativement récente des plateformes comme Facebook sur l’évolution des usages ? Ce que nous retenons c’est que cette évolution fonctionnelle ne fait qu’entretenir le trop plein. Sans que l’internaute soit satisfait ou qu’il identifie un contenu qui soit digne d’être consommé ou en mesure d’accaparer sa pleine attention, il adhère à l’impératif de consommation de contenus sur le web. Atteint de malinfo, il consomme sans prêter réellement attention, restant toujours en alerte et en recherche du contenu qui lui permettra de s’extraire du flux qu’il dévore et qui le dévore. En effet, nous faisions tout à l’heure une analogie entre le fonctionnement du flux et Chronos dévorant sa progéniture. Si le snack content est bien l’enfant des médias sociaux, il nous apparaît que ces derniers le dévorent et l’utilisent comme un carburant de première qualité. Cette métaphore semble s’appliquer aussi à cet homo numericus façonné par le flux… Tout comme Chronos, divinité primordiale du temps dans la mythologie grecque, le flux vient absorber l’internaute dans une bulle virtuelle, le piège et façonne sa perception de la réalité et du temps…

Pour revenir à la question de l’attention, comme nous l’avons exposé dans l’épisode introductif de cette série d’articles, nous réfutons la théorie, souvent reprise ces dernières années sur la toile, selon laquelle la capacité d’attention des Millenials[8] serait désormais moindre que celle d’un poisson rouge – soit d’environ 9 secondes. Mais rassurez-vous ! Loin d’être des petits OVNIs pourvus de branchies et de nageoires leur permettant de naviguer aisément dans les flots du web, les Millenials, ces jeunes de 24 à 39 ans lisent des livres, parfois longs et parfois vite, regardent des films, des documentaires, vont au théâtre, fréquentent les foires culturelles, les expositions… Plus encore, les Millenials sont eux-aussi submergés par le flux, tout autant que n’importe quelle autre génération connectée ! L’image du poisson rouge demeure néanmoins stimulante, non pas pour décrire le temps de cerveau disponible ou la capacité d’attention de toute une génération, mais plutôt pour décrire un usage imposé par le fonctionnement inhérent des fils d’actualité des réseaux sociaux. Les 30 minutes théoriques prévues pour la consultation d’un article de fond sont ainsi dispersées et souvent perdues dans le flux, lequel offre une si grande diversité de propositions que l’internaute atteint d’infobésité et de la pulsion consommatrice est incapable de choisir.

Ainsi, le flux donne naissance à une perception morcelée de la réalité, contribue à l’infobésité et donne naissance à un drôle de paradoxe : dans la société numérique actuelle que certains qualifient de “post-internet”, tout se passe comme si l’abondance d’informations, au lieu de nous permettre de mieux saisir le monde et ses enjeux, ne faisait que brouiller le sens et créer des spectres…[9]

Que faire alors ? #SortezLaTêteDuFlux !  

Réflexions et questionnements sur l’« intermédiation », un trait saillant de l’économie numérique

Dans les articles précédents, on formulait l’hypothèse selon laquelle la communication corporate avait fortement investi les réseaux sociaux et adopté des outils comme le snack content en raison du fait que c’était désormais là que les audiences se trouvaient… Et si on posait la question inversement ? Et si les internautes étaient allés sur ces plateformes justement grâce aux contenus ? Si cette nouvelle hypothèse s’avérait au moins en partie correcte, ne serait-il pas juste alors de penser que ce n’est pas aux contenus de s’adapter aux exigences de ces plateformes, mais plutôt inversement à ces « nouveaux » médias de s’adapter aux contenus ?

Loin de moi quelconque prétention de faire du Christopher Nolan ! C’est juste qu’en lisant beaucoup de littérature sur le sujet je me rends compte à quel point on a souvent tendance à regarder les conséquences des phénomènes sociaux numériques plutôt que de chercher à analyser leurs fondations. La question même du snack content à laquelle nous avons dédié cette série d’articles n’est qu’une fausse bonne question. Nous l’avons vu, pour comprendre l’apparition et la popularité de ce format, il est nécessaire de questionner les usages ainsi que les positionnements des grands acteurs du numérique qui façonnent aujourd’hui la société numérique dans son ensemble.

Parmi ces usages et ces positionnements, il est intéressant de se pencher sur la question de l’intermédiation, un trait saillant de l’économie numérique.

A partir des années 70, le phénomène de la désintermédiation décrit en science politique la société néo-libérale où l’individu, de moins en moins syndiqué, de moins en moins encarté, de moins en moins en proie au fait religieux, ne compte plus sur les grandes structures façonneuses de récits et de réalités qui édictaient historiquement la marche à suivre. L’apparition et la démocratisation d’internet n’ont dans un premier temps fait que généraliser ce trait de figure de nos sociétés, notamment sur le plan économique. Internet  a par exemple largement favorisé la désintermédiation dans le domaine du voyage et du tourisme ou bien dans celui de la distribution de certains logiciels ou jeux. Ainsi, la vente en ligne de billets d’avion par les compagnies aériennes provoque un phénomène de désintermédiation au détriment des agences de voyages traditionnelles.

Mais qu’en est-il de la société numérique actuelle ? Une marche de l’histoire lisse voudrait qu’internet nous ait d’ores et déjà permis l’aboutissement de ce phénomène, notamment  avec le triomphe de la démocratie directe rendue possible grâce aux évolutions technologiques. Certains ont également vu dans l’invention de la cryptomonnaie comme les bitcoins une probable suppression imminente de toute autorité centrale et de contrôle des marchés financiers… Or, paradoxalement, en regardant de plus près, on s’aperçoit que la société numérique post-internet est plutôt caractérisée par un fort phénomène de ré-intermédiation.

En effet, au début des années 2010, dans un monde où les logiques marchandes – et notamment les techniques de publicité et de marketing – atteignent leur paroxysme, seules quelques grandes entreprises mondiales du tech semblent pouvoir se passer de la publicité. Le meilleur exemple ? Classé depuis plusieurs années dans le top 5 des marques les plus chères au monde[10], Google, ce moteur de recherche qu’on utilise tous les jours, n’a jamais eu besoin de passer par la publicité… Le fonctionnement inhérent de Google veut qu’il propose une fenêtre sur le monde :  à une requête donnée, les fameux 10 ou 20 liens bleus qu’il affiche en SERP 1 permettent à l’homo numericus d’appréhender un fait, un phénomène ou un concept. Véritable façonneur de réalités, Google nous apparaît comme un intermédiaire par excellence. Mais ce n’est qu’un exemple. Si on regarde les NATU, on se rend compte que l’intermédiation est un trait de figure constant de l’économie numérique de ces vingt dernières années. Netflix, devenu désormais également producteur de contenus, a fait sa richesse en proposant une plateforme payante permettant la rencontre de l’offre et de la demande : ses abonnés consomment les films et les séries mis à disposition directement depuis leur canapé. Spotify, Deezer ? Rien que des intermédiaires permettant de réguler l’industrie musicale fortement impactée par le piratage et la violation des droits d’auteurs dans les premières années d’internet. Uber, Airbnb ? Toujours des plateformes permettant simplement le croisement de l’offre et de la demande…

Tous ces acteurs sont extrêmement influents sur les marchés financiers, avec des cotations impressionnantes. La société numérique devient ainsi une société de la ré-intermédiation, dans laquelle quelques acteurs qui façonnent nos usages, nos besoins et nos comportements captent la plupart de la richesse alors qu’ils ne produisent rien au sens de l’économie réelle.

Quel rapport avec le flux et les réseaux sociaux dont nous parlons depuis le début ? Eh bien, si nous exploitons l’hypothèse selon laquelle les réseaux sociaux ont très rapidement oublié leurs fonctions socio-techniques initiales pour se dédier fortement à la fonction sociale de partage de l’information, on se rend compte que ceux-ci ne sont qu’un intermédiaire de plus. Leur algorithmes savamment réfléchis font se rencontrer une offre – venant souvent des grands médias, mais également des leaders d’influence qui opèrent quant à eux une première sélection – et une demande concrétisée dans le besoin d’information de l’homo numericus… Dans tout cela, le flux n’est rien d’autre qu’un marché. Le snack content ? Des petits fruits exotiques qui sautent aux yeux… Le vrai problème ? Tous les stands sont la propriété de quelques géants qui décident du nombre et de la taille des produits qu’on peut y vendre, et surtout qui choisissent qui a le droit ou non d’étaler sa marchandise à la vue de tout le monde.

Et voilà, cette série d’articles dédiés au snack content est maintenant terminée ! Mais comme vous l’aurez peut-être constaté, j’ai profité de ce papier conclusif pour poser de nouvelles interrogations,  lancer de nouvelles pistes de réflexion que je souhaite approfondir dans mes prochains articles… Stay tuned!

[1] C’est ce que nous avons appelé l’usage outrancier du snack content.

[2] D’autant plus que nous avons déterminé que le snack content était un enfant des médias sociaux !

[3] Titre de l’émission À PRÉSENT par Frédéric Worms qui reçoit le sociologue Gérard Bronner et le neurologue Lionel Naccache pour comprendre les mécanismes et interactions opérés entre cerveaux et réseaux, 22/01/2021, France Culture.

[4] Concept phare de la psychanalyse ; méthode d’investigation psychologique visant à élucider la signification inconsciente des conduites et dont le fondement se trouve dans la théorie de la vie psychique formulée par Freud. Dans la recherche du meilleur rendement, le marketing et la communication ont souvent été critiquées pour leur capacité à faire appel aux pulsions afin de “mieux vendre”. Pour en savoir plus, consultez l’article de Bernard Stiegler, « Prologue. Une pensée critique du marketing ».

[5] Dans la définition d’un de ses concepts phare – l’habitus, Pierre Bourdieu faisait appel à cette formulation : « l’habitus est un ensemble de dispositions durables et transposables, structure structurée prompte à fonctionner comme structure structurante ». Nous nous y référons de manière assez provocatrice pour essayer modestement de réfléchir le poids et les effets du numérique sur l’individu. Homo numericus… qu’est-ce que l’habitus numérique ?

[6] Voir les écrits de Lionel Naccache, neurologue à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière à Paris et chercheur en neurosciences cognitives au sein de l’unité Inserm Neuro-imagerie cognitive.

[7] Siècle Digital, La société numérique : réalités et perspectives.

[8]https://www.lepoint.fr/invites-du-point/philippe-labro/philippe-labro-sommes-nous-des-poissons-rouges-12-04-2019-2307254_1444.php

[9] fake news, deepfake, la comploto-sphère, polarisation… extrémisme..

[10] Interbrand

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Google e(s)t le ROI sur Internet

Google s’est donné comme mission « d’organiser les informations à l’échelle mondiale pour les rendre accessibles et utiles à tous »¹. Or, tout le monde sait que l’information c’est le pouvoir. Qu’est-ce donc que d’aller au-delà de la détention de l’information pour se placer en organisateur de celle-ci, sinon un privilège monarchique et un pouvoir absolu ? Google, roi d’Internet, est aussi maître du ROI (return on investment). Quelle est l’étendue de son pouvoir ?

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Google roi de l’information

Just go and google it!, rien de plus naturel dans notre quotidien à tous… Les chiffres le prouvent puisqu’en janvier 2020, 6 milliards de recherches Google étaient effectuées chaque jour par 1,17 milliards d’utilisateurs uniques. En moyenne, 71 000 requêtes sont effectuées toutes les secondes à l’échelle mondiale. En effet, Google satisfait nos curiosités, notre soif de savoir, de divertissement, d’information ; il est même juge de nos débats avec nos pairs ! Quand deux ou plusieurs personnes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un sujet, c’est Google qui a raison ! Et plus personne ne doute.

Qu’est-ce que Google pour la plupart d’entre nous ? Un moteur de recherche nous ayant fait oublier tous les autres. La loi du monopole d’Elias² semble s’appliquer à Google (et à l’espace virtuel) puisque plus aucun challengeur n’approche. Qu’est-ce donc que Google ? Une institution dont nous avons oublié les fondements. Plus encore ? Une évidence. La solution si simple et gratuite pour répondre à ce besoin si ancré et si important pour nous, le besoin d’information qui nous relie aux autres.

Un drôle de pouvoir, une drôle d’équation. Google répond à toutes les questions du monde sauf à une : comment fait-il pour y répondre ? Grand paradoxe. Son algorithme, qui trie parmi les 130 000 milliards de pages indexées en 2020, fait partie de ces secrets industriels les mieux gardés au monde. Sauf que Google ne vend pas du soda ou des burgers, il donne des réponses. Sous prétexte de secret industriel au même titre que la recette de Coca-Cola, Google défie la démarche scientifique qui veut que le savoir soit issu d’une méthodologie précise basée sur l’expérimentation et sur la preuve, et il nous apporte des réponses comme par magie, nous faisant ainsi sortir du paradigme cartésien. Et cela ne semble pas nous poser problème.

Google roi du contenu

Google punit les sites qui ne sont pas mobile friendly ou UX, Google punit les contenus qui ne sont pas enrichis par des images ou des vidéos, le trop de caractères sans répétition incessante de la requête principale, le pas assez… Le SEO, vous en avez entendu parler ? Le Search Engine Optimization ou l’optimisation pour les moteurs de recherche, enfin, pour le moteur de recherche roi, Google. Un acronyme bien connu dans le monde de la communication qui a donné lieu à un métier à temps plein : le métier de référenceur web. Ce dernier n’est ni un journaliste, ni un rédacteur, il n’est pas un communicant non plus, mais un spécialiste de Google qui cherche sans cesse à en décrypter l’algorithme.

Le monde libre du web se perdait dans son propre désordre… Heureusement que Google, avec son fameux « PageRank »³, a légiféré et prospère désormais en tant que grand ordonnateur des lois qu’il a lui-même édictées. Dans un monde de l’information où les institutions, les entreprises, les personnes physiques deviennent des médias, Google semble pousser l’ensemble des producteurs de contenus face à un véritable choix cornélien : écrire pour Google ou écrire pour son public ? La question ne se pose pas ?! Si. Dans la mesure où ne pas se plier aux exigences techniques et rédactionnelles du web régi par Google revient à ne jamais être visible pour son public. Or ne pas être vu — et donc ne pas être lu — c’est frustrant quand on a un message à faire passer ; ne pas être vu — et donc ne pas être lu — revient même dans certains cas à ne plus pouvoir produire de contenus.

Qu’il s’agisse de certains médias qui fondent leur modèle économique sur la publicité ou des services de communication des entreprises, la notion de performance — le taux de clic, le taux de rebond, le ROI (Retour sur investissement) en un seul mot — distingue ceux qui pourront poursuivre leur activité de ceux qui, faute de ressources, devront nécessairement l’arrêter⁴.

Écrire pour Google alors ! Mais à quel prix ? Il existe deux voies possibles. La première est la pratique exacerbée du SEO, qui revient à participer sciemment à l’appauvrissement et à l’uniformisation des contenus disponibles sur le web⁵. La seconde est de payer Google pour ne pas se retrouver noyé dans la richesse quantitative des contenus qu’il indexe et surpasser ainsi tous les autres. En effet, si vous n’êtes pas partisan du SEO, Google a une réponse pour vous : le SEA. Le terrain du Search Engine Advertising qui signifie littéralement « publicité sur les moteurs de recherche » a été fortement investi par Google qui multiplie de plus en plus les liens commerciaux ou publicitaires sur ses pages lorsqu’il répond à nos requêtes. Google Ads est le « trésorier » qui collecte l’impôt auprès des annonceurs qui souhaitent assurer à tout prix⁶ la visibilité de leurs contenus.

Google se donne officiellement pour mission de rendre l’information universellement accessible et utile. Or, les règles régissant le SEM (Search Engine Marketing) soulèvent un paradoxe nouveau : si on peut payer pour rendre accessible n’importe quel contenu, il est aisé de penser que ce contenu n’est pas forcément le plus pertinent en réponse à une requête donnée et donc n’est pas forcément utile. Inversement, les contenus utiles, « les bonnes réponses » à une requête donnée qui ne bénéficieraient pas d’un lien sponsorisé ni d’une optimisation SEO, pourraient se voir noyées en SERP 10 sans jamais être accessibles. Une blague dans le domaine du SEO veut que pour cacher un cadavre, il suffise de le cacher en deuxième page des résultats de Google…

Sur Google, l’accessible et l’utile sans être totalement irréconciliables, ne vont donc pas forcément de paire.

Google roi du web

Google roi des moteurs de recherche, Google roi du contenu, Google roi de la publicité, Google roi de la cartographie, Google roi… Google roi du web ? Google ne s’est pas satisfait d’une position monopolistique sur le marché des moteurs de recherche, mais semble chercher à consolider une position monopolistique sur le web dans son entièreté⁷. En effet, via sa société Alphabet, Google mène une politique de diversification forte, procédant à de nombreuses acquisitions au fil des années. II détient aujourd’hui de nombreux logiciels et sites web notables parmi lesquels YouTube, le système d’exploitation pour téléphones mobiles Android, ainsi que d’autres services tels que Gmail, Google Drive, Google EarthGoogle Maps ou Google Play… Softwarehardwaresoftpower, de quoi bâtir un royaume ! Qu’est-ce donc que Google sinon le détenteur du monopole de la violence symbolique légitime⁸ sur le web ?

Si la publicité (display et achats de mots clés) ont fait la richesse de Google, c’est bel et bien sa promesse initiale, celle de son premier service — le moteur de recherche — qui lui a permis de s’assurer le monopole sur d’autres marchés numériques, et de commencer une entreprise qui s’apparente à une forme de colonisation du web. En effet, avec Google le syntagme « l’information c’est le pouvoir », n’a jamais été aussi vrai, dans la mesure où plus Google donne de l’information, plus il en récolte. Plus il donne de l’information, plus il consolide son pouvoir. Comment ? L’ensemble de ses services, dont la plupart sont gratuits, sont des grands collecteurs de data. Pas besoin de rappeler que lorsque c’est gratuit, le produit c’est vous, si ?

« Le Web auquel beaucoup se connectaient il y a des années n’est plus celui que les nouveaux utilisateurs trouveront aujourd’hui. Ce qui était autrefois une riche sélection de blogs et de sites Internet a été comprimé sous le lourd poids d’une poignée de plateformes dominantes [en mesure de] contrôler quelles idées et opinions sont vues et partagées ».

Tim Berners-Lee, le fondateur du Web, interview au Monde


¹ D’après la page de présentation de la société sur : https://about.google/

² Dans son ouvrage Sur le processus de civilisation (paru en France en deux volumes distincts, La Dynamique de l’Occident et La Civilisation des mœurs), le sociologue d’origine allemande Norbert Elias propose une analyse de la genèse de l’État à deux niveaux, sociogenèse et psychogenèse, mettant en évidence un processus de « conquête monopolistique ». Le point de départ de l’analyse de Norbert Elias se situe en Europe occidentale, dans le monde féodal du XIe siècle, c’est-à-dire dans une société divisée en multiples « unités de domination ». Le mécanisme non intentionnel par lequel une de ces unités (le royaume de France qui ne comprend à l’époque que le domaine royal proprement dit situé entre Paris et Orléans) va finir par supplanter les autres correspond à un processus concurrentiel par lequel celui qui n’accroît pas ses ressources risque de perdre ce qu’il possède déjà, ce qui exclut donc le maintien d’un statu quo ante entre ces « unités de domination ». L’auteur nous présente cette dynamique sociale sous la forme d’une loi du monopole. La conquête du web par une poignée d’acteurs dont Google apparaît en chef de file — les GAFA — ressemble fortement à la dynamique de concentration monopolistique menant à la création des États modernes décrite par Elias dans La Dynamique de l’Occident.

³ Le Pagerank est un système développé par les fondateurs de Google qui affecte une « notation » à une page web en fonction des liens externes pointant vers cette page et de la nature et qualité des sites sur lesquels ces liens sont présents.
Combiné aux autres critères SEO, le Pagerank contribue au score global attribué à une page en fonction d’une requête donnée et donc à la position de la page dans les SERPs Google.

⁴ Pour aller plus loin, consulter l’article « Facebook — nouvelle ère, nouvelles fonctionnalités, nouvelles ambitions ».

⁵ A combien de reprises ne vous est-il pas arrivé d’interroger Google sur un sujet assez technique (surtout qui concernait la marmite du web !) et vous avez naturellement cliqué sur le premier ou le deuxième lien naturel affiché en page 1 du moteur de recherche pour vous retrouver sur un article que je qualifierais de « bande d’annonce en boucle » qui souvent ne donne même pas la réponse à votre question ? Il s’agit là de l’œuvre de référenceurs qui trompent l’algorithme qui sélectionne pour afficher en premier des contenus non-pertinents mais respectant l’ensemble des contraintes techniques.

⁶ Un système d’enchères définit le prix de la position 1 dans la page de réponses de Google à une requête donnée.

⁷ Pour aller plus loin, découvrez l’article « Covid-19 : qu’on fait les GAFA pour nous dans cette période ? »

⁸ Il s’agit de la définition de l’État donnée par le sociologue français Pierre Bourdieu qui reprend la définition du sociologue allemand Max Weber pour lequel l’État était « le monopole de la violence physique légitime ». En développant le concept de violence symbolique, Bourdieu enrichit la réflexion en y apportant cette nuance essentielle pour comprendre la légitimité étatique dans des pays pacifiés. Dans l’acception bourdieusienne, l’État devient ainsi par son pouvoir de nomination « la banque centrale du capital symbolique », au même titre que Google qui consolide des positions monopolistiques dans le numérique et se place en régisseur des normes du web.

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Covid-19 : « Qu’ont fait les GAFA pour nous, dans cette période ? »

C’est en tout cas la question rhétorique qu’adressait Sébastien Bazin, PDG du Groupe Accor, dans son intervention dans le cadre du Online summit business rebound qui avait lieu le 29 avril dernier. En effet, face à la crise sanitaire mondiale, l’Europe entière se mobilise tous azimuts pour endiguer cette pandémie aux lourdes conséquences économiques. Ainsi, États en première ligne, mais aussi grands groupes, industriels, artistes ou encore personnalités de la société civile se mobilisent tous, à leur échelle, via des mesures, des financements extraordinaires, ou encore simplement des actions de sensibilisation. Dans une tribune publiée récemment, je me demandais si Facebook, et par extension les géants du web, n’étaient pas les grands gagnants de la crise. Or, with great power comes great responsibility. Comment les grands du numérique ont-ils rejoint cette mobilisation généralisée ? Quelles sont les mesures concrètes prises par les GAFA dans cette période ?

Les GAFA seraient-ils de manière paradoxale les grands absents de la mobilisation mondiale face au Covid-19 ? Enquête.

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Les GAFA face au Covid-19 : entre mesures tech controversées et financements de surface

Les premiers jours de confinement ont été rythmés par une série d’articles issus de médias spécialisés, mais également de grands titres généralistes qui tantôt informaient, tantôt saluaient la mobilisation inédite de Google et de Facebook qui ont donné accès à une partie de leur data de géolocalisation aux gouvernements du monde entier pour leur permettre d’étudier la propagation de la pandémie. En effet, s’agissant des mesures technologiques, les GAFA, grands collecteurs et détenteurs de data, apparaissent comme les chefs de file de la mobilisation. Google et Apple ont annoncé par exemple leur union en vue de proposer des solutions de développement de contact tracing. Dès la mi-mai, les systèmes d’exploitation mobiles iOS et Android seront ainsi en mesure d’accueillir des applications de suivi numérique des patients malades. Le but ? Retracer les déplacements des patients infectés au Covid-19, pour remonter la chaîne de transmission du virus (voir qui a été en contact avec les malades) et arrêter sa propagation. Dans un deuxième temps, Google et Apple comptent directement intégrer le contact tracing dans leurs systèmes d’exploitation ; les utilisateurs qui souhaiteraient activer cette technologie ne devront même plus télécharger d’application.

Mais ces mesures exclusivement technologiques comportent intrinsèquement des limites dans la mesure où elles ne sont pas accompagnées d’une forte réflexion sociologique quant aux usages et aux conséquences que ces dernières peuvent avoir sur la vie privée ou encore sur les libertés personnelles. De nombreux chercheurs et philosophes ont ainsi cherché à alerter quant aux conséquences irréversibles que la mise en place de ce qui s’apparente à un système de surveillance de masse en Europe dans le contexte du Covid-19 pouvait avoir sur le visage-même de nos démocraties occidentales… En France, il n’a fallu que très peu de temps, avant de voir naître la polémique liée à l’appli #StopCovid, précurseure des solutions qui sont en train d’être mises au point par Google et Apple.

On peut donc espérer une réaction tout aussi virulente face à la récolte et au contrôle d’informations si précieuses par des entreprises privées américaines — lesquelles se chargent ainsi d’une forte dose de biopouvoir[1].

Sur un plan économique, nous avons vu ces dernières semaines fleurir des initiatives des grands groupes mondiaux qui annonçaient tout un ensemble de mesures leur permettant de se joindre aux efforts collectifs pour combattre la pandémie. Ainsi, de nombreux chefs d’entreprise ont fortement diminué leur rémunération de manière à ce que la différence d’argent soit allouée aux fonds pour la recherche, l’information ou la production/ l’achat de masques, etc. … Des grands groupes hôteliers ont ouvert leurs hôtels vidés par le confinement aux personnes sans domicile fixe, qui ont pu ainsi se protéger du virus et arrêter de contribuer involontairement à sa propagation. Des entreprises mondiales du secteur cosmétique ont mis la production des crèmes et des parfums en stand by en faveur de la production de gels hydroalcooliques. Des grands groupes du secteur bancaire ont également débloqué des dizaines de millions d’euros d’aides aux hôpitaux, aux populations fragiles et aux élèves en difficulté. On l’aura compris, la mobilisation est grande à la hauteur de la gravité de cette crise.

Les GAFA(M) ont elles aussi rejoint cette mobilisation financière, directement ou indirectement. Les chefs de ces grandes entreprises, qui sont d’ailleurs détenteurs à l’heure actuelle des plus grandes fortunes mondiales, ont fait la course aux dons pour combattre le Covid-19. Ainsi, Jack Dorsey (Twitter), Bill Gates (Microsoft), Jeff Bezos (Amazon) ou encore Mark Zuckerberg (Facebook) font partie des chefs d’entreprise dont les dons ont été les plus conséquents au monde. Mais que Mark Zuckerberg et son épouse, Priscilla Chan, décident de verser 25 millions de dollars, via leur fondation, pour la recherche de thérapies pour soigner les personnes atteintes du Coronavirus, ne revient pas à la même chose que Facebook s’engage à payer un « impôt de guerre contre le Covid-19 ». En effet, ces dons sont faits à titre privé et la confusion souvent faite entre ces PDG fondateurs, stars de l’économie numérique, et leurs entreprises-mêmes apparaît ici comme étant bénéfique à ces dernières.

Ceci étant dit, les GAFA ont également pris quelques engagements et fait des promesses. Ainsi, Apple a livré 20 millions de masques aux hôpitaux et s’est engagé, dans un tweet publié à partir du compte officiel de Tim Cook, à fabriquer 1 million de visières par semaine. Facebook a donné accès gratuitement à sa Workplace[2] aux gouvernements et aux services d’urgence et a promis des aides aux petites entreprises fortement touchées par le coronavirus dans 30 pays, à hauteur de 100 millions de dollars. Google, quant à lui , a lancé un Fonds mondial d’aide d’urgence pour le journalisme par le biais de la Google News Initiative afin d’aider les petites et moyennes entreprises de presse à produire des informations originales au niveau local.

De la mobilisation soit, mais pour des entreprises dont le capital social est supérieur aux PIB de la plupart des petits États du monde, tout cela paraît encore bien léger… en tout cas, encore bien éloigné de la mesure liée à une taxation des GAFA de plus en plus plébiscitée dans le contexte du Covid-19.

Par ailleurs, si Google, Facebook et Apple ont pris des engagements, les GAFA comptent également parmi leurs rangs un « très » mauvais élève : Amazon.

Conçu initialement en tant que librairie en ligne sans problématique liée aux stocks et pouvant mettre à disposition de ses clients des livres rares, Amazon est d’abord apparu comme une opportunité pour les utilisateurs, mais aussi pour les éditeurs qui ont référencé en masse leurs produits. Depuis, Amazon s’est lancé dans la vente des livres d’occasion — évolution qui a mis les libraires dans une posture de concurrence vis-à-vis du géant du web, ou plus précisément les a basculé dans un système de « co-opétition »[3] dans le cadre d’une plateforme à trois versants — éditeurs — internautes et libraires, dont le grand gagnant est Amazon.

S’il est décrié pour avoir ainsi monopolisé le marché du livre, et, depuis sa forte diversification à la vente online de presque tout (prêt-à-porter, jeux, produits alimentaires…), pour chercher à s’accaparer l’intégralité du e-commerce, Amazon l’est aussi quant à sa gestion de la crise sanitaire Covid-19. En effet, pendant que la France entière était confinée, les commerces de proximité fermés et leur existence-même mise en péril par la mesure, « en périphérie des grandes villes, il continuait à exister des lieux où l’on se confinait à plus de mille » : les entrepôts logistiques d’Amazon[4]. Face à cette situation de fait profondément inégalitaire, le 14 avril, le tribunal judiciaire de Nanterre, saisi par l’Union syndicale Solidaires, a ainsi condamné Amazon à ne livrer que les « produits essentiels » (alimentaires, d’hygiène ou médicaux), qui représentent moins de 10 % des produits habituellement vendus par le e-commerçant, sous peine d’une amende s’élevant à un million d’euros par jour et par infraction constatée. Résultat des courses : Amazon a immédiatement suspendu les activités de ses centres de distribution dans le pays.

Dans une économie globale qui s’effondre à cause de la crise liée au Covid-19, les GAFA affichent une « une santé économique insolente » exacerbée par le confinement, dans la mesure où celui-ci oblige les individus à donner aux gestes et aux habitudes du quotidien une dimension virtuelle. Acteurs économiques mondiaux de première lice, les GAFA se doivent donc de contribuer massivement à l’effort collectif. Or, sous couvert d’une participation au niveau du tech, qui les concernerait en priorité, les mesures concrètes prises jusqu’à présent demeurent minimes.

L’absentéisme systémique. Un trait de figure des GAFA ?

Bien avant la crise du Covid-19, les GAFA ont fréquemment été mises sur le devant de la scène, accusées de proliférer des fake-news, décriées pour nuire aux éditeurs qui exigent depuis octobre 2019 un droit voisin en vertu du fait que ce sont leurs contenus qui font la richesse des plateformes, ou encore jugées de manière répétitive dans des cours européennes pour le non-respect des règles de la concurrence. L’absence de mesures a souvent été la réponse des GAFA face aux polémiques.

Avec le numérique, les règles et le fonctionnement de l’économie ont fondamentalement changé, mais sans évolution adéquate du cadre régulateur. Adam Smith théorisait la « main invisible »[5] dans un monde où on se déplaçait en charrette. Qu’en est-il du nôtre où tout est jeu d’écriture, gestion de flux d’informations beaucoup moins visibles, où les gate keepers ont été remplacés par les gate watchers et tout devient une problématique d’accès plutôt que de mise en visibilité ? Gratuité, plateformes multiversants[6], effets de réseaux directs et indirects[7], publicité automatisée et ciblée… il ne s’agit là que de quelques réalités de cette nouvelle économie qui se structure sur Internet et dont le marché pertinent devient le marché de l’attention — ou encore le marché de la data, cela reste à définir. La problématique ? Ce marché se concentre autour d’une poignée d’entreprises, les GAFA essentiellement, qui captent toute la valeur, au détriment de tout un ensemble d’autres acteurs voués à disparaître ou encore au détriment des producteurs de contenus.

Le grand problème des OTT (over the top), c’est qu’il s’agit de plateformes qui ne créent pas de contenu, qui ne participent pas au financement des infrastructures[8] (du réseau), qui profitent de l’optimisation fiscale[9] et consolident ainsi des positions monopolistiques de fait, difficiles à remettre en question par des challengeurs.

Pour ne prendre qu’un exemple : une startup pourrait très bien mettre au point un algorithme de moteur de recherche beaucoup plus performant que celui de Google. Aurait-elle pour autant ses chances de s’imposer sur le marché des moteurs de recherche, où Google a le bénéfice de l’antériorité et récolte de la data depuis les années 1990 ? Sans accès à toute cette data, aucun challengeur ne pourrait perfectionner son produit et proposer ainsi une meilleure qualité de service, et ce même dans le cas où son algorithme de base serait objectivement meilleur.

L’historique des données fonctionne en effet comme une barrière dans l’entrée sur le marché. Si une parfaite concurrence walrassienne[10] demanderait un échange de l’ensemble des données récoltées avec tous les acteurs, dans le réel, cela poserait bien entendu de vrais problèmes liés à la protection des données. C’est ce qui explique en tout cas aujourd’hui l’émergence d’un modèle économique à part entière dans le monde des startups : je crée une super appli, j’investis tout ce qu’il y a à investir pendant 5 ans et ensuite je vends à Google. Il s’agit du modèle économique du rachat, qui devient un hobby très prenant, mais cela crée de vrais problèmes de distorsion par rapport au marché publicitaire notamment.

Quelles sont aujourd’hui les autorités compétentes pour réguler ces services transnationaux, over the top ? L’Autorité de la concurrence française, la Commission européenne, la Federal Trade Commission aux États-Unis ? Ce n’est pas clair, et c’est bien ce qui fait que l’ensemble des problématiques en cours ne sont jamais réellement et définitivement tranchées.

On l’aura compris, les GAFA sont les grands absents de ce qui rend possible matériellement et économiquement cette interconnexion mondiale appelée Internet, et paradoxalement, ce sont ceux qui en profitent le plus. L’absentéisme semble systémique et inhérent au fonctionnement même des GAFA. Comme déjà évoqué, la crise du Covid-19 ne bouleverse pas profondément cet habitus par des mesures à la hauteur de ce qu’on pourrait attendre d’elles. Cependant, à en croire les prises de parole officielles ou encore les modifications des interfaces de certaines GAFA, leur mobilisation dans le cadre du Covid-19 s’apparenterait quasiment à de l’activisme… Qu’en est-il en réalité ?

Parmi les GAFA, G&F les plus mobilisées ou les plus opportunistes ?

Au regard des premières réactions et des dispositifs mis en place dans la cadre du Covid-19, nous pouvons aisément séparer les GAFA en deux positionnements bien distincts.[11]

D’un côté, Amazon et Apple, qui n’ont pas des utilisateurs, mais des clients à satisfaire, ont mis en place des stratégies réactives, de réassurance, en affichant sur leur site internet de simples messages du type « Compte tenu de la situation actuelle, nos délais de livraison peuvent être rallongés » (Amazon), ou encore « Nos magasins sont fermés jusqu’à nouvel ordre. Nous tenons cependant à offrir le meilleur service possible à notre clientèle. […] Nous avons hâte de vous revoir » (Apple).

De l’autre, Facebook et Google ont, quant à eux, mis en place des stratégies proactives visant à les crédibiliser face à leurs utilisateurs, mais également face aux clients professionnels, à qui elles vendent des espaces publicitaires dont le prix augmente en fonction du trafic qu’elles génèrent. Leur positionnement apparaît donc avant tout comme opportuniste, puisque faire preuve d’implication civique et de crédibilité informationnelle dans la lutte contre la pandémie apparaissait comme la condition sine qua non pour fidéliser les usagers actuels et pour en attirer de nouveaux. En effet, face à une crise mondiale, c’est le pendant informationnel des services comme Google et Facebook qui apparait comme étant le plus stratégique, et la mainmise sur l’espace public via le contrôle de l’information devient la pomme de la discorde des géants du numérique. Mais regardons de plus près les évolutions opérées par Facebook et Google dans le cadre de leur mobilisation contre la pandémie Covid-19 !

J’ai récemment dédié une tribune entière à Facebook et notamment aux conséquences néfastes que son positionnement en tant que plateforme d’information, exacerbé dans le cadre de la crise du Covid-19, pouvaient avoir sur l’industrie de la production du contenu. J’y ai détaillé un certain nombre d’évolutions de son interface qui « trahissent » de manière assez explicite ce nouveau positionnement. Depuis le 20 avril, la date de la publication de cette tribune, quelques autres évolutions de l’interface de Facebook ont attiré mon attention et ne viennent que renforcer cette même idée. Je ne vais prendre qu’un seul exemple : chacune de nos toutes premières connexions quotidiennes sur Facebook, s’accompagnent désormais d’une mise en avant dynamique, de type pop-in de la désormais fameuse rubrique « Covid-19 : Centre d’information » :

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Mais assez avec Facebook. Qu’en est-il de Google ?

C’est en tout cas la question que je me suis posée lorsque j’ai tapé, il y a tout juste deux jours la toute première fois « Covid-19 » dans la barre dédiée aux requêtes du moteur de recherche. Voici ce sur quoi je suis tombée :

Rien ne vous surprend ? Sommes-nous toujours dans une SERP (page de résultats d’un moteur de recherche) ? Ou bien atterrissons-nous sur une page dédiée au Coronavirus structurée selon une logique bien précise de mise en scène de l’information et qui sert une ou plusieurs causes bien précises ? Vous l’aurez compris, ma question est rhétorique. Google a développé une landing page Covid-19, qui n’a pas besoin d’URL précise pour exister, qui s’affiche sans faille à une multitude de requêtes distinctes : « Covid-19 », « Coronavirus », « Covid », « nouveau coronavirus », « pandémie corona »… Bref, les chances que la sérendipité prétendue du web soit outrepassée et que l’on tombe sur cette page Google sont grandes…

Par ailleurs, cette page a une autre spécificité. A la différence de n’importe quel autre annonceur — gouvernemental, média, entreprise privée — pour créer cette landing page, Google n’a pas besoin d’être propriétaire des contenus présents sur cette dernière. Pour autant, cette page fournit au simple survol tout un tas d’informations qui peuvent se suffire en elles-mêmes (le nombre de cas, confirmés et de décès en France et dans le monde, les titres du jour dans les journaux nationaux et dans la presse locale, la liste des symptômes du virus, les moyens de prévention comme les gestes barrière, ou encore des statistiques détaillées…), justifiant par là-même la présence plus ou moins prolongée sur cette landing page d’un grand nombre de consommateurs d’information.

En réalité, cette évolution n’est pas si nouvelle que cela. Grâce à des snippets très enrichis, Google retient sur ses pages de recherches un trafic important d’internautes qui auparavant cliquaient sur le site de Météo-France pour connaître les pronostics météorologiques de la journée, se rendaient sur AlloCiné ou bien sur les sites des cinémas pour vérifier les prochaines séances, ou encore allaient sur les pages Wikipédia pour appréhender rapidement un sujet complexe ou une information qui leur échappait. En clair, via ce nouveau fonctionnement opportuniste, devenu criard dans le cadre de la crise actuelle liée au Coronavirus, Google détourne le trafic de tout un tas d’annonceurs qui deviennent obsolètes, ou en tout cas en directe concurrence avec Google lui-même qui choisit de rendre visible (ou non) les contenus que ces derniers produisent à leurs propres frais et efforts.

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Une fois que l’internaute a identifié la réponse à sa requête — et ce sans même un clic supplémentaire -, quel intérêt de se rendre sur le site grâce auquel Google a été en mesure d’être apporteur de réponse ? Aucun. Surtout pour un consommateur d’information de plus en plus habitué au snack content, au tweet, à la micro-information, trait de caractère de l’infobésité.

Quels effets pour les producteurs de contenus ? Eh bien dans le cadre du Covid-19, le fait que la page dédiée du Gouvernement apparaisse en chef de file est considéré comme étant un engagement de la part de Google dans la lutte contre les fake-news et pour l’information et la pédagogie de masse à mener pour combattre la propagation du virus. Par ailleurs, faire partie des quelques titres listés à la une à un moment donné devient le saint graal de tous les médias, car ces derniers gagnent en visibilité et les chances qu’un titre plus accrocheur qu’un autre affiché sur cette page fonctionne comme un clickbait sont grandes. Et si demain le clic n’a plus lieu ? Et si la prochaine évolution d’interface de Google laissait les internautes piégés dans les SERPs tels les jeunes Athéniens offerts en proie au Minotaure ?

Que deviendraient alors les producteurs de contenu dont le modèle économique impose de se rattraper sur le versant publicitaire, ou alors ceux dont le ROI (retour sur investissement) justifie ou non de nouveaux budgets alloués à leur mission de communication ? Et qu’en est-il des consommateurs d’information et surtout de ceux qui, sans fil d’Ariane, ne sont pas suffisamment armés pour s’extraire du labyrinthe ? Selon quelles logiques Google sélectionne-t-il les contenus pertinents sur sa toute nouvelle page dédiée au Covid-19 ? Pourquoi me verrai-je proposer un titre issu de 20 minutes plutôt qu’un titre du Monde Diplomatique ? Pourquoi Paris Match et non le Courrier International ?

Ce ne sont que des exemples, mais ceux-ci illustrent comment les GAFA viennent s’immiscer dans l’espace public et cherchent à mettre une mainmise sur ce dernier de manière à surplomber l’économie et à renforcer des positionnements over the top.

On l’aura compris, les géants du web ne sont devenus des géants que parce qu’ils ont réussi à surfer sur leur dimension transnationale pour échapper aux logiques de régulation de la concurrence, aux impôts nationaux, ainsi qu’aux financements des infrastructures ou encore des contenus qui donnent tout le sens à leurs plateformes… Dans le contexte de la crise du Covid-19, malgré une apparence de transformation et d’audibilité de la part d’entreprises comme Google et Facebook, on voit que le syntagme « business as usual » est peut-être plus fort que jamais, et que ces acteurs voient dans la crise sanitaire une opportunité pour renforcer leur mainmise sur le marché de l’information et par extension sur l’espace public.
Si l’ensemble de ces points méritent une réflexion et des réponses précises incarnées par des évolutions du social et du politique, les GAFA ne sont pas les seuls acteurs de l’économie du numérique à « mériter » d’être pointés du doigt. En effet, depuis quelques années, des challengers crédibles structurés selon des logiques similaires à celles inhérentes aux GAFA leur permettant de surplomber et d’avaler des secteurs et des métiers à part entière, ont vu le jour. Il s’agit bien entendu des NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber…) qui mériteraient eux-aussi une analyse à part entière.

[1] Le biopouvoir est un type de pouvoir qui s’exerce sur la vie : la vie des corps et celle de la population. Selon Michel Foucault, il remplace peu à peu le pouvoir monarchique de donner la mort. L’exercice de ce pouvoir constitue un gouvernement des hommes ; avant de s’exercer à travers les ministères de l’État, il aurait pris racine dans le gouvernement des âmes exercé par les ministres de l’Église.

[2] Le réseau social d’entreprise développé par Facebook, Inc. et proposant des outils tels que les groupes, la messagerie instantanée et le fil d’actualités.

[3] B. Nalebuff, A. Brandenburger, La Co-opétition, une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, 1996.

[4] Découvrez dans ce sens l’excellent dossier Derrière les murs de « l’usine à colis » du Monde Diplomatique.

[5] « La main invisible » est une expression forgée par Adam Smith au milieu du XVIIIe siècle qui désigne la théorie selon laquelle l’ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun, contribuent à la richesse et au bien commun.

[6] Il s’agit de plateformes structurées autour de 4–5 versants d’activités avec des synergies entres marchés qui peuvent se nuire les uns aux autres alors que leur cœur de métier est complètement différent, et ce avec des répercussions très graves sur la concurrence, mais aussi sur les consommateurs. Des métiers entiers seront progressivement voués à disparaître juste parce qu’ils n’auront pas réussi à être compétitifs selon ces nouvelles règles.

[7] On parle d’effet de réseau direct quand la présence d’un consommateur supplémentaire sur le marché entraîne une valeur supplémentaire pour le produit pour tous ceux qui le consomment déjà ou pour ceux qui ne le consomment pas encore (nouveaux utilisateurs). Exemple : si aucune de nos connexions interpersonnelles n’avait de compte Facebook, nous n’aurions pas intérêt d’en avoir un non plus. On parle d’effet de réseau indirect lorsqu’un marché numéro 1 crée de la valeur pour un marché connexe numéro 2. Exemple : le marché de la vente de musique en ligne crée de la valeur sur un marché numéro 2 qui est celui de la vente des casques.

[8] Aujourd’hui quand on veut se lancer en tant qu’opérateur de téléphonie mobile en France, le régulateur oblige l’entreprise entrante à couvrir un pourcentage de la population française, mais aussi un pourcentage du territoire géographique de la France via son propre réseau (25 % lorsque Free s’est lancé en 2011). C’est ce qu’on appelle le coût de desserte, qui n’est guère intéressant à couvrir économiquement parlant pour l’entreprise, mais qui permet d’assurer qu’il n’y ait pas de diagonale du vide ou de grands exclus sur le territoire français. S’agissant des géants du numérique, à défaut d’une autorité transnationale en capacité de réguler, même si l’ensemble des « produits » des GAFA ne pourraient simplement pas exister sans le réseau et la couverture du plus grand nombre, aucune de ces grandes entreprises du numérique n’a financé quelconque infrastructure, et encore pire, ils bénéficient de manière outrancière de la bande passante d’un grand nombre d’opérateurs qui les jugent comme étant prioritaires par rapport à de plus petits acteurs. On pourrait se demander aujourd’hui dans quelle mesure il ne relèverait pas de la responsabilité des GAFA de financer le coût de desserte du continent africain, pour ne prendre qu’un exemple.

[9] Un grand nombre de théoriciens et économistes ont conçu les utilisateurs d’un ensemble de services comme Facebook, non plus en tant que consommateurs, mais en tant que producteurs de contenus et d’interactions qui donnent de la valeur à la plateforme. En effet, dans la mesure où c’est bien le travail des internautes qui s’inscrivent et passent leur temps sur Facebook qui donne plus de valeur au service pour les utilisateurs qui y sont déjà et accroissent l’attractivité de la plateforme pour ceux qui n’y sont pas encore, cette présence facilement assimilable au travail justifierait économiquement parlant une rémunération. Il faudrait donc que Facebook paie ses utilisateurs, c’est en tout cas le postulat soutenu en France par le rapport Collin & Colin (2013) qui conclut sur le fait que plutôt que de payer chacun des utilisateurs à hauteur de X euros par mois, il suffirait simplement de multiplier le chiffre avec le nombre d’utilisateurs actifs de Facebook en France pour déboucher sur le juste prix d’imposition du géant américain dans l’Hexagone. Il s’agirait ainsi d’un possible calcul de la somme imposable de Facebook en France. Le même type de calcul peut néanmoins se faire avec tout autant d’aisance au niveau européen.

[10] Drouin, Jean-Claude. « 6. Léon Walras, théoricien de l’équilibre économique », Les grands économistes. Sous la direction de Drouin Jean-Claude. Presses Universitaires de France, 2012. URL : https://www.cairn.info/les-grands-economistes–9782130606260-page-63.htm.

[11] Mobilisation des GAFA contre la pandémie Covid-19 : business as usual. The Conversation.

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Digital Humanities

Facebook – nouvelle ère, nouvelles fonctionnalités, nouvelles ambitions

Alors que 1,7 milliard de personnes à travers le monde sont contraintes de rester chez elles pour endiguer la propagation du nouveau coronavirus, les statistiques d’utilisation des médias sociaux explosent. Facebook n’y fait pas défaut. Ce réseau, jugé depuis quelques années comme étant poussiéreux ou has been, est peut-être le grand gagnant de la crise puisqu’il connaît un retour en force dont la plateforme compte tirer parti, comme en témoignent ses toutes nouvelles fonctionnalités. Le Covid-19 marquerait-il un tournant pour Facebook à la recherche d’un nouveau positionnement sur le marché de l’économie numérique ? 
Mark Zuckerberg
©Unsplash, Annie Spratt, Facebook

Devenus des outils indispensables pour maintenir le contact avec nos proches pendant le confinement, les réseaux sociaux ne font pas partie des secteurs fortement impactés par la crise économique liée au Covid-19. En effet, comme le montre une étude de Kantar, dans les dernières phases de la pandémie, la navigation globale sur le web a augmenté de 70 %. De même, le temps passé sur les médias sociaux a également connu une hausse de 61 % par rapport aux taux d’utilisation observés habituellement. Si Whatsapp, la plateforme de messagerie de Zuckerberg, est l’application de médias sociaux dont l’utilisation a le plus progressé, Facebook et Instagram ont tous deux connu une augmentation des connexions de plus de 40 % chez les moins de 35 ans. 

Facebook nouvelle ère : une plateforme multifonction, « tout en 1 »  

Il y a seize ans, lorsque Mark Zuckerberg lançait TheFacebook.com en 2004, la seule fonctionnalité de ce réseau social était de permettre aux étudiants d’un même campus de se rencontrer. Depuis, Facebook dépasse de très loin les visées initialement prévues dans son dispositif sociotechnique… et a pendant plusieurs années disposé d’une position monopolistique sur le marché du social media. 

Malgré son déclin au profit de nouvelles plateformes –Twitter, Instagram, Whatsapp, Snapchat, TikTok – que le géant du web a tenté d’acquérir avec plus ou moins de succès, Facebook continue toujours à apparaître comme indispensable pour un grand nombre de ses utilisateurs, et ce n’est clairement pas pour les raisons qui les ont poussés à leur toute première connexion. Facebook a en effet su évoluer au fil du temps et de nombreuses fonctionnalités sont venues s’agréger à la plateforme pour enrichir l’expérience de ses utilisateurs. Qu’il s’agisse de Facebook Messenger ou de la fonctionnalité Événements, on trouve toujours une bonne raison pour ne pas supprimer son compte !

Il y a tout juste une semaine, le lundi 13 avril 2020, en faisant le tour des médias et des médias sociaux que je consulte régulièrement, lors de ma connexion sur Facebook (devenue quotidienne depuis le confinement), j’ai découvert le tout nouveau menu de la plateforme, lequel m’a interpellée à plusieurs niveaux… 

Véritable tournant qui marquerait un nouveau positionnement de Facebook ou juste nouveauté UX de mise en scène des fonctionnalités qui m’aurait permis d’en prendre conscience ? Facebook se veut de plus en plus un tout nouveau web au sein du World Wide Web et qui, bien entendu, s’il devait arriver à ses fins, le supplanterait ! Pour étayer mon hypothèse, je vous soumets un schéma et je vous laisse juger par vous-mêmes !

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Je vous l’accorde, la plupart de ces fonctionnalités ne sont pas fondamentalement nouvelles. Il y a cependant une entrée de ce menu qui a particulièrement retenu mon attention : la toute première ! 

Pourquoi ? Selon moi, elle marque une nouvelle ère qui permettrait à Facebook un positionnement stratégique nouveau ou, en tout cas, plus assumé, en tant que plateforme d’information.

Facebook à l’ère du Covid-19 : un nouveau Twitter ?

Crise sanitaire mondiale, plateforme utilisée mondialement… With great power, comes great responsibility, c’est en tout cas la posture politique endossée ouvertement par Facebook dans ses prises de parole officielles, mais également indirectement via de nouvelles fonctionnalités et via des messages dissipés un peu partout au sein de la plateforme…

En ce qui concerne sa position officielle, Facebook, tout comme Google, a annoncé le partage d’une partie de sa data avec les gouvernements du monde entier, de manière à permettre à des chercheurs de mieux comprendre la dynamique de la pandémie. Si cette ouverture sans précédent pourrait avoir de lourdes conséquences sur la vie privée et sur le visage de nos sociétés démocratiques – on ne sait toujours pas ce qui en sera fait, restons optimistes ! -, à ce stade, elle est avant tout extrêmement forte symboliquement parlant. Facebook et Google apparaissent sur la scène internationale en position de force, ils prouvent être des interlocuteurs aussi forts – sinon plus forts – que les Etats… Next step ? Une ambassade de Facebook dans tous les Etats du monde ?…

Mais revenons dans le digital (le confinement impose !). En effet, qu’il s’agisse de Facebook ou de Twitter, aucun de ces réseaux n’a conçu à l’origine son dispositif sociotechnique pour l’actualité et la presse¹. C’est bel et bien la fonction sociale de ces réseaux qui a imposé l’utilisation de ces plateformes pour partager et suivre l’actualité. En effet, l’information relève d’un besoin vital, celui d’être relié aux autres, et Facebook a pris assez rapidement conscience du potentiel de cet usage de sa plateforme. Ainsi, si en 2011 encore on se connectait sur Facebook presque exclusivement pour suivre l’actualité de ses amis et de sa famille, dès 2012-2013, un changement drastique de l’algorithme régissant le news feed de Facebook a donné une importance grandissante aux actualités avec un grand « A » au détriment de celles de nos connexions interpersonnelles. Un nouveau changement de cap a eu lieu en 2015, dans le contexte des attentats du 13 novembre à Paris, lorsqu’en créant les safety check Facebook se positionne en apporteur de solutions et en gardien des trajectoires du risque dans le cadre des crises… Or quel sujet possède un plus fort potentiel viral qu’une catastrophe, de préférence mondiale ?… Quelqu’un a dit « viralité » ? Que celle-ci ait lieu sur Facebook !

Vous l’aurez compris, la crise liée au Covid-19 vient simplement entériner cette fonction d’information et d’alerte de la plateforme. Sa dimension mondiale semble d’ailleurs donner à Facebook une légitimité toute nouvelle, puisque la plateforme crée le 13 avril 2020 une nouvelle entrée dans son menu : « COVID-19 – Centre d’information ».

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Il ne s’agit en réalité de rien d’autre que d’un fil d’actualités thématique portant sur la pandémie. 

Sans minimiser la gravité de cette crise sanitaire ainsi que l’indispensable mobilisation solidaire de l’ensemble des acteurs socio-économiques, Facebook y compris, Covid-19 reste malgré tout une actualité parmi d’autres… Or, proposer en tant qu’entrée distincte une actualité chaude au sein d’un menu de navigation, froid par définition – qui habituellement propose des grandes catégories à ses utilisateurs leur permettant ainsi d’explorer les fonctionnalités de la plateforme- est tout sauf anodin. S’agirait-il ici d’une première étape visant à habituer les utilisateurs européens de Facebook à sa nouvelle visée informationnelle² ? En effet, quid de « Covid-19 – Centre d’information » une fois la pandémie endiguée ? My guess ? Cette entrée sera aussitôt remplacée par une catégorie à part entière donnant accès aux actualités par Facebook, entérinant ainsi un usage de fait de la plateforme qui, de réseau social, deviendrait une plateforme d’information de manière assumée. Aux Etats-Unis, cela porte déjà un nom : Facebook News

D’autres rubriques de la plateforme sont également impactées par le contexte de la crise sanitaire. Ainsi, au sein de l’entrée « Evénements », un message porté par Facebook-même interpelle : « Empêcher la propagation du COVID-19 est l’affaire de tous. Chacun, y compris les jeunes personnes en bonne santé, doit éviter les rassemblements durant cette période. Consultez les dernières directives de santé publique fournies par gouvernement.fr. ». 

Mais l’exemple le plus parlant de cette posture qu’on pourrait qualifier d’étatique ou bien de paternaliste de la plateforme (qui prend à bras le corps la mesure de ses grandes responsabilités) est peut-être l’amalgame fait par Facebook dans ses « publicités » internes pour faire connaître au plus grand nombre son engagement et sa nouvelle rubrique « COVID-19 – Centre d’information » : 

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En effet, Facebook nous explique que s’informer – de préférence via sa plateforme – revient à lutter contre la propagation du virus. Si seulement c’était aussi simple ! Le raccourci est pleinement assumé par Facebook qui, ayant été sous la lumière des projecteurs comme vecteur de propagation des fakenews, propose ici un canal où son algorithme sélectionne et propose des articles issus de sources d’information officielles, au même titre que Twitter³. Mais selon quelle logique ? Avec quel impact sur les médias, sur les éditeurs de presse, dont la plateforme agrège les contenus qu’elle propose à ses utilisateurs ? 

Les limites de la facebookisation du web 

La crise sanitaire liée au Covid-19 apparaît ainsi comme une opportunité pour la plateforme de changer de cap et d’entériner son nouveau positionnement en tant que plateforme d’information. La logique n’est pourtant pas nouvelle. En effet, en octobre 2019 avait lieu un énorme bras de fer mettant autour de la table les éditeurs de presse européens et les GAFA. La pomme de la discorde ? La loi qui transpose dans le droit français la directive européenne sur le droit voisin qui oblige les agrégateurs d’informations, comme Google Actualités et bientôt Facebook News à rémunérer les éditeurs de presse pour l’utilisation de leurs contenus. Le problème ? Le refus des géants mondiaux du numérique de jouer le jeu et de rémunérer le contenu qui fait désormais la richesse de leurs plateformes. 

Snippets, aperçus Facebook riches, ou encore affichages popin d’articles de presse internalisés aux solutions des grands du numérique, ont pour objectif ultime le fait de prolonger le temps effectif que nous passons sur le moteur de recherche ou encore sur un réseau social comme Facebook. Pour l’instant, rien de terrible pour nous, consommateurs d’information. Or, dans l’économie numérique, sites d’information, blogs de tous types, plateformes e-learning, encyclopédies, médias sociaux, etc., sont tous devenus des concurrents directs sur un seul et unique marché : celui de la publicité. Détourner le trafic d’un média sans contrepartie financière revient à le priver d’une source de revenus essentielle⁴ qui assure souvent sa survie même. En clair ? Si les internautes, pour s’informer, commençaient à se rendre exclusivement dans l’espace actualités de Facebook au lieu de se rendre directement sur les sites d’informations, à terme, à défaut de savoir réinventer leur modèle économique de manière efficace, tout un ensemble de médias seraient voués à disparaître. Ainsi, petit à petit mais avec certitude, le contenu se verrait appauvri à la fois qualitativement et quantitativement, au profit là encore des logiques monopolistiques… Les plus grands, les plus mainstream souvent, seraient les seuls à être en mesure de poursuivre leur activité. 

À la différence de Google, Facebook semble néanmoins envisager une rémunération pour des contenus sélectionnés de manière qualitative au sein de sa future rubrique d’actualités, mais pas pour tous les médias et selon des logiques qui demeurent aujourd’hui encore opaques. Avec Facebook News, le géant du web semble s’octroyer une légitimité de sélection qui consacrerait la plateforme en tant qu’instance décisionnaire qui choisit des sources d’informations qui seraient pertinentes, légitimes en écartant celles qui ne le seraient pas. Ainsi, Facebook pourrait procéder à une purge progressive mais certainedes producteurs de contenus,viaune sélection à double étage. D’abord, avec l’aide de sa toute nouvelle armée de journalistes (permettant d’échapper au diktat de son algorithme tant décrié), Facebook fait un tri qualitatif entre les sources d’informations qui mériteraient de remonter dans son fil d’actualités et celles qui ne le mériteraient pas, avec un impact certain sur le trafic enregistré par ces dernières. Ensuite, si Facebook décidait de rémunérer seulement une partie des éditeurs de presse qui remontent dans son fil au détriment d’autres, une seconde vague d’éradication serait opérée, car ceux qui ne bénéficieraient pas de la contrepartie financière de la plateforme pourraient être eux-aussi pénalisés de manière arbitraire au risque de leur disparition même. 

On l’aura compris, ce scénario prospectif où Facebook parviendrait à redorer entièrement ses lettres de noblesses en se réinventant en tant que plateforme d’information aurait potentiellement de lourdes conséquences sur l’industrie des médias et de la production de contenus. Ainsi, si les velléités initiales du WWW étaient de donner un accès libre à l’information qui deviendrait universelle, Facebook semble être sur le point de les trahir car sa politique aurait pour effet la paupérisation du contenu, l’uniformisation des points de vue, enfin, une main mise sur notre accès à l’information passée au crible de son algorithme ou de son bon vouloir.

Si Facebook a encore du chemin à parcourir et nous apparaît aujourd’hui comme encore loin d’être un outil indispensable à notre navigation sur internet, en réalité, cette projection est peut-être déjà en partie vraie pour Google qui est souvent confondu par les plus jeunes ou même par les plus seniors d’entre nous avec Internet même…

« Je pense que l’une des menaces les plus inquiétantes est toujours que quelqu’un prenne le contrôle de l’ensemble. Ça peut être un gouvernement ou une grande firme, selon le lieu et l’instant. Contrôler, ça peut vouloir dire bloquer, ça peut vouloir dire espionner les gens, ça peut être de la censure, ou ça peut être quand vous pouvez aller sur n’importe quel site mais en sachant que le gouvernement vous observe et peut vous mettre en prison s’il estime, d’après les sites que vous consultez, que vous représentez une menace. Donc garder le web ouvert est très important. »   

Tim Berners-Lee (AFP, Londres, Royaume-Uni, 2012)


¹ A. Mercier et N. Pignard-Cheynel, « Mutations du journalisme à l’ère du numérique : un état des travaux », Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 5 | 2014.

² Facebook a annoncé en octobre 2019 la création d’un espace dédié aux actualités.

³ Twitter aussi propose depuis plusieurs semaines une nouvelle section intitulée « COVID-19 en France » / « Coronavirus EN DIRECT », qui propose aux utilisateurs de suivre en temps réel « les informations des sources fiables et officielles ». Pour en savoir plus, prolongez la lecture avec ma tribune, « Covid-19 : réflexions et questionnements sur les maux d’un emballement médiatique sans précédent ».

⁴ Si le recours à la publicité s’est imposé pendant longtemps comme le seul modèle économique viable sur internet, c’est parce que l’accès à une information universelle et gratuite était inscrit dans l’ADN même du web tel que conçu par Tim Berners-Lee. Le hic ? Ce marché de la publicité a petit à petit été accaparé de manière virulente par les GAFA. Ainsi, la part de Google et de Facebook sur le marché de la publicité en ligne dépassait 75 % en 2019 et pour l’instant semble continuer à grimper !

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Citoyenne éclairée

Pourquoi « une citoyenne éclairée » ?

Citoyenne du monde, citoyenne européenne, citoyenne roumaine, citoyenne parisienne, citoyenne curieuse, citoyenne engagée, citoyenne communicante, citoyenne passionnée, citoyenNE… je suis une citoyenne éclairée.

Mes pairs appellent « citoyens éclairés » l’audience-type qu’ils sollicitent à chaque fois qu’ils cherchent à atteindre des publics ayant un profil sociologique et un niveau d’études semblables aux miens via leurs campagnes et dispositifs de communication.[1]

Mais qu’est-ce que « citoyen éclairé » veut dire ?

« On naît citoyen mais l’on DEVIENT citoyen lucide et éclairé ».[2] Je me réfère à cette formule parce qu’elle permet d’appréhender la notion de citoyenneté non pas comme une essence intangible et statique, mais plutôt comme un processus, un mouvement qui engage l’existence de l’être humain, lequel vit nécessairement en société. Ainsi, la citoyenneté nous apparaît comme étant entièrement « une question d’éducation, une tâche de formation puisque sans transmission de savoirs et de valeurs d’une génération à l’autre, sans appropriation personnelle par les sujets humains de ces savoirs, de ces valeurs liées à la citoyenneté, cette dernière n’est même pas envisageable. »[3] Mais de quelle citoyenneté parle-t-on ? Trop souvent, on tend à limiter le concept de citoyenneté à la seule question liée au suffrage. Le droit de vote serait ainsi l’attribut qui définit par essence le citoyen.

Je vis en France depuis bientôt dix ans, cela fait bientôt dix ans que je ne jouis pas du droit de vote en France[4] et, pour autant, je ne me sens guère moins concernée que d’autres par les questions de la cité, je ne suis en rien moins citoyenNE que les autres citoyens. Peut-être le serais-je même un peu plus ? En tout cas c’est ce que la juxtaposition de l’adjectif éclairée à ma citoyenneté conceptuellement redéfinie laisse supposer.

Éclairer. « Répandre de la lumière sur (qqch. ou qqn) [s’oppose à obscurcir] »[5]. En effet, la seule prétention du site « Citoyenne éclairée » est l’espoir que ma plume pourra éclairer quelques-uns d’entre vous sur quelque sujet pour lequel je me serais passionnée pour quelque raison à un moment donné. Peut-être plus encore, j’espère qu’elle pourra vous inspirer, vous instiguer, donner naissance et essence à d’autres de vos plumes. Ou bien peut-être s’accordera-t-elle à vos voix pour faire raisonner des idées et faire fleurir de nouveaux horizons…

Scribo ergo sum

Depuis trois ans je suis consultante en stratégie de communication éditoriale et digitale au sein d’une agence de com’. A ce titre, l’écriture m’apparaît comme une alliée et une camarade de route, puisque, aussi bien dans la création de stratégies de contenus, dans la conception de campagnes ou de plans de communication, que dans la rédaction de sujets divers, c’est bien mon stylo qui trace le fil rouge de mes créations et de mes trouvailles.

Écrire. Jusqu’à très récemment, je ne m’étais cependant pas permis de le faire à titre personnel. Effet d’auto-censure, manque de courage, que sais-je ? Et puis un jour, j’ai pris le stylo et j’ai eu le désir ardent d’écrire pour moi. J’ai écrit et ça m’a fait du bien. J’ai écrit sur le premier sujet qui m’a traversé l’esprit et ça m’a libéré. Ça a libéré ma parole, ça a libéré mes idées – les miennes, et plus seulement celles que je porte en tant que plume ou stratège en communication pour d’autres.

Le site « Citoyenne éclairée » est donc un espace d’expression, un espace de liberté, un espace de création où je m’exprime sur des sujets divers…

Mes sujets de prédilection

Pour les plus impatients d’entre vous, voici un nuage avec les principaux tags ou mots clés des sujets déjà publiés sur le site :

Amazon Apple Citoyenne éclairée citoyen éclairé CO2 communication communication corporate content content marketing contenu de marque Coronavirus Covid-19 critique médias Digital Humanities e-marketing emballement médiatique empreinte carbone Facebook Flux formats GAFA Google infobésité malinfo média média d'information médias médias sociaux pub publicité retour sur l'investissement ROI réseaux sociaux SEA SEO snack content social media société numérique SortezLaTêteDuFlux stratégie marketing tendances éditoriales tendances éditoriales 2020 Écologie de l'attention écologie éditorial

En effet, une bonne partie de mes articles vont souvent recouper mon expertise professionnelle. C’est le cas de la série d’articles portant sur le snack content ou encore des articles que j’ai dédiés aux médias sociaux ou bien aux mécaniques et aux grands acteurs qui régissent l’économie numérique et le digital dans son ensemble. J’aime néanmoins penser que mes sujets ne s’adressent pas seulement à un public de niche, à des pairs spécialisés en digital ou en contenu, mais qu’ils ont également une portée plus large.

Politiste et historienne de formation, je me sers aisément du détour historique pour identifier les conséquences économiques, sociales et politiques des phénomènes que je décris. Influencée par le constructivisme dans le pendant sociologique de mes travaux, je tente de comprendre les acteurs et leurs interactions dans une optique bourdieusienne, sans pour autant que celle-ci ne devienne limitatrice.

Les catégories actuelles du site :

S’agissant d’un espace de liberté, je m’octroie cependant le droit de prendre la plume sur des sujets très divers ; cet article en est la preuve ! Je souhaite pouvoir m’exprimer sur ce que j’aime appeler les grands enjeux de notre siècle et l’audience que je souhaite toucher, c’est vous, chers citoyens éclairés !

Dans l’espoir que ma plume vous éclaire…


[1] https://www.angie.fr/experiences-narratives/vive-le-citoyen-eclaire/

[2] Best Francine, « Naître citoyen …et le devenir », Après-demain, 2008/1 (N ° 5, NF), p. 3-5. DOI : 10.3917/apdem.005.0003. URL : https://www.cairn.info/revue-apres-demain-2008-1-page-3.htm

[3] idem

[4] Pour les scrutins nationaux tout du moins.

[5] Larousse


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