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La communication sauvera-t-elle le monde ?

Dans l’ère de la post-vérité où l’incertitude et la peur règnent, je pense qu’il est grand temps de construire un nouveau récit capable de nous armer collectivement pour faire face aux grands enjeux de notre siècle.

La révolution technologique enclenchée ces dernières dizaines d’années – avec le développement d’internet, la miniaturisation et démocratisation d’ordinateurs extrêmement performants ou encore celle des intelligences artificielles – impacte notre façon de faire société et interroge nos modes d’organisations politiques et sociales. Dans l’ère de la post-vérité où l’incertitude et la peur règnent, je pense qu’il est grand temps de construire un nouveau récit capable de nous armer collectivement pour faire face aux grands enjeux de notre siècle. Je suis aussi persuadée que cette mission nous incombe à nous, communicants et communicantes de tous horizons.

[Cette tribune est issue d’une interview conduite par Raluca Varlan-Bondor dans le cadre de la rubrique "Perspectives Francophones" du site literenomade.com.] 

Les dérives de la numérisation du monde 

En tant que politiste et professionnelle de la communication, j’ai pu suivre de près les évolutions des médias – notamment online – de cette dernière dizaine d’années. Pour schématiser, je pourrais affirmer que les années 2010, notamment avec le développement des réseaux sociaux et leur transformation progressive en plateformes d’information, ont marqué l’entrée dans ce que j’ai l’habitude d’appeler l’ère de la mal-info ou encore de l’infobésité. Les notifications push sur nos applications, les flux sociaux à scroll infini et, plus globalement, la possibilité d’être informé en direct – et de manière forcément fragmentaire – de ce qui se passe à l’autre bout du monde, auraient créé un drôle de paradoxe : le trop plein d’informations conduirait à une perte de sens et à une mauvaise compréhension de l’information, dont la principale fonction semble être moins celle de permettre de comprendre le monde que celle de se tenir aux aguets des risques du monde. C’est la thèse que je défendais dans un article portant sur l’emballement médiatique autour de la crise du Covid en mars 2020.

Je constate aujourd’hui que cette infobésité systémique accompagnée des évolutions technologiques de ces dernières années – démocratisation des intelligences artificielles avec leur application dans la création des agents conversationnels type Chat GPT ou des deepfakes notamment – nous fait pénétrer dans une autre ère, qu’on pourrait qualifier d’ère de la post-vérité. La post-vérité est une situation dans laquelle la réalité des faits et la véracité des propos sont secondaires, la priorité étant donnée aux émotions et aux opinions. Bien entendu, la désinformation, les fake news ainsi que le complotisme ne sont pas des phénomènes nouveaux. Ils sont néanmoins exacerbés dans le digital par le fonctionnement des algorithmes des réseaux sociaux favorisant l’exposition sélective aux informations et, bien entendu, par cette sortie du factuel, car tout, y compris l’image, la voix, la plume de quelqu’un peut être truquée. Dès lors, tout peut être remis en question… Plus rien n’est « vrai » – pour le meilleur ou pour le pire ! Place au reste… mais à quoi ?

Pour sortir de la neutralité axiologique nécessaire à l’analyse, qu’il s’agisse de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis ou encore de la nouvelle façon de « faire guerre » à coup de fake news et de manipulations, l’avenir de nos sociétés semble particulièrement sombre et m’inquiète. La propagande russe n’est pas sans rappeler les propagandes employées durant la seconde guerre mondiale, mais elle est d’autant plus redoutable grâce aux canaux de diffusion online. Le résultat ? Une population civile en proie à des idées aussi farfelues que le fait que les pigeons et les rats seraient des armes ukrainiennes instrumentalisées pour répandre des virus ou bien que tout objet trouvé dans la rue pourrait être un piège des Ukrainiens satanistes qui l’auraient ensorcelé. La communication ou plutôt la propagande rend ainsi le danger imminent. Pas besoin d’être au front pour craindre pour sa vie, le danger est porté par la communication jusqu’en bas de chez soi. On le comprend, cette ère de la post-vérité serait avant tout l’ère de l’incertitude et de la peur.

L’écologie : un récit fondateur d’un nouveau pacte économique social et politique 

À mon sens, il ne doit pas forcément en être ainsi. Le pire est clairement à portée de main. Mais je considère qu’il n’y aurait pas de plus grand mal pour nos sociétés que le fait de se laisser collectivement paralyser par la peur. De nature optimiste, ou juste parce qu’idéologiquement je considère que sans optimisme nous ne saurons pas faire face aux grands enjeux de ce 21e siècle, je crois profondément dans la possibilité de « bâtir » du bon, du juste sur ce terrain de plus en plus piégé, dévasté.

C’est un travail de longue haleine, mais le travail des communicants, quel que soit leur appellation au fil des siècles, est de façonner les grilles de lecture du monde, de faire évoluer les mentalités pour finalement faire agir. Dès lors, il est grand temps de commencer à bâtir un récit collectif et positif, un récit créateur d’une réalité permettant de répondre aux enjeux de notre siècle.

Pour moi il s’agit de raconter une nouvelle histoire, celle d’un être ensemble unifié dans la diversité et solidaire. Il s’agit de l’histoire d’un pacte social, politique et économique mondial qui laisserait en arrière le néolibéralisme, le consumérisme à outrance, tout comme le fantasme de la croissance économique à l’infini et qui recentrerait la focale sur le véritable enjeu qui nous concerne et qui nous impactera de plus en plus les années à venir : l’écologie. 

Voici le seul récit-nécessité qui nous permettrait de sortir des rapports inégalitaires, des rapports de domination, qui nous permettrait de faire corps dans la mesure où l’urgence climatique nous concerne tou.te.s de façon indistincte. Voici le vrai sujet à prendre à bras le corps politiquement et médiatiquement et qui permettrait à mon sens de quitter la contestation, pour rentrer d’abord dans la protestation, et enfin, dans l’agir et dans la création… d’un monde meilleur ?

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Par Georgiana Pricop

Politiste, experte en communication et humanités numériques

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