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Des femmes au sein de la réinfosphère

Comment des militantes d’extrême droite parviennent‑elles à s’approprier les codes du féminisme pour diffuser un discours identitaire et anti‑égalitaire ? En investissant la réinfosphère, des groupes comme Némésis, les Antigones ou les Caryatides transforment la défense des femmes en arme politique contre l’immigration et contre la lutte pour l’égalité femmes-hommes.

« Nous sommes la génération Cologne. »1 Cette phrase, tirée du manifeste du Collectif Némésis, résume à elle seule la stratégie de ces militantes d’extrême droite : s’emparer d’un événement médiatique (les agressions de Cologne en 2016) pour en faire le symbole d’un féminisme « alternatif », centré sur la dénonciation de l’immigration et la défense d’une identité européenne menacée. 

Mais comment ces groupes, comme les Antigones, les Caryatides ou Némésis, parviennent-ils à imposer leur discours dans un espace médiatique dominé par des acteurs masculins ? Comment détournent-elles les codes du féminisme en ligne pour mieux le subvertir ?

Depuis quelques années, ces militantes investissent la réinfosphère pour y diffuser une vision essentialiste, anti-égalitaire et xénophobe des droits des femmes. Leur force ? Utiliser le langage des luttes féministes pour mieux les combattre, tout en se présentant comme les seules à défendre les « vraies » femmes, celles que le féminisme « mainstream » aurait abandonnées.

Pour comprendre leur succès, il faut analyser trois dimensions : leur rhétorique anti-mainstream, leur détournement des codes féministes, et leur insertion dans des réseaux militants majoritairement masculins.

L’esthétique du « contre-discours » : une rhétorique anti-mainstream

Le rejet des médias traditionnels comme propagande

Selon ces militantes, les médias traditionnels ne sont pas neutres : ils seraient un instrument de « propagande » destiné à masquer la vraie cause des violences subies par les femmes. Elles construisent ainsi un discours qui les pose en victimes d’une censure systémique.

Les Antigones dénoncent une « bien-pensance » qui imposerait des concepts erronés, comme celui de patriarcat. Dans leur article « Le patriarcat n’existe pas ! »2, elles accusent les universités et les médias de colporter une « fumisterie » pour détourner l’attention des « vrais problèmes », à savoir, selon elles, la destruction de la famille traditionnelle, pilier naturel de la société.

Le Collectif Némésis va plus loin. Dans des vidéos diffusées sur leur chaîne YouTube, comme « Claire, violée par un homme sous OQTF »3, elles mettent en scène des femmes affirmant que « les médias refusent de parler de ces agressions ». Une militante y explique : « Après mon agression, j’ai essayé de démarcher des médias, mais personne ne voulait entendre que mon agresseur était un migrant. ». Ce récit, répété à régulièrement, construit l’idée d’un complot médiatique. Elles utilisent le format du témoignage, populaire dans les médias mainstream, pour opposer les émotions des victimes à un système qu’elles présentent comme censeur car il aiderait certaines femmes et rejetterait celles qui ne sont pas des « bonnes » victimes.

Les Caryatides, quant à elles, appellent directement à « éteindre la télévision », présentée comme un outil de « propagande de [leurs] ennemis ».4

Comme l’analyse Gaël Stephan5, la réinfosphère se nourrit de cette opposition binaire. En opposant « eux » (les médias mainstream, complices du système) à « nous » (les lanceurs d’alerte, porteurs d’une vérité cachée), ces militantes se positionnent en « résistantes » face à un féminisme « institutionnalisé » qui refuse de voir la réalité du problème, c’est-à-dire le déclin de l’identité européenne.

En opposant les « victimes oubliées » aux médias « complices », elles créent un récit binaire où elles incarnent la vérité face à la désinformation.

La construction d’un « altermédia » féminin

Pour contourner cette censure, elles créent leurs propres canaux, principalement des blogs et des chaînes YouTube. Sur ces nouveaux médias, elles donnent l’illusion d’un espace libre où les femmes pourraient enfin s’exprimer sans filtre.

Les Antigones publient des articles comme « Le patriarcat n’existe pas ! », où elles affirment que « les médias et la société promeuvent des perceptions fausses » sur la maternité, présentée comme un « asservissement » par les féministes, mais comme une « libération » par leur mouvement. Elles construisent une rhétorique essentialiste pour faire coïncider ce qu’elles considèrent comme la « nature des femmes » avec la famille traditionnelle, le mariage et la procréation.

Le Collectif Némésis mise sur des vidéos-chocs, comme « Aidez-nous à donner une voix à celles qui n’en ont pas »6, où elles égrènent une liste de victimes : « Nous sommes la génération de Claire, violée par un Centrafricain… de Luna, suppliciée par un migrant… de Lola, et tant d’autres. » Le message est clair : elles sont les seules à voir le vrai problème et les seules à vouloir prendre les dispositions nécessaires pour le faire disparaître. Elles sont comme île au milieu d’un océan aveugle face à la situation des femmes.

Elles transforment des faits divers en symboles politiques. Comme le note Alice Krieg-Planque7, les formules utilisées – « génération Cologne », « naufragées du féminisme » – deviennent des slogans mobilisateurs, faciles à diffuser et à mémoriser. Elles sélectionnent également les faits divers : sur la chaîne du Collectif Némésis, toutes les femmes qui témoignent racontent des faits perpétrés par des hommes étrangers, décrits par leur physique, et donc par leur couleur de peau, tout en laissant de côté toutes les autres victimes de violences domestiques ou de violences sexistes et sexuelles. Les témoignages ne sont pas à remettre en cause, mais leur sélection par le collectif participe à construire une image de l’homme racisé comme dangereux et de l’homme blanc comme protecteur.

Elles réussissent ainsi à créer un écosystème médiatique parallèle, où leurs idées circulent sans contradiction et où leurs adversaires (féministes, antiracistes) sont systématiquement discrédités, car jamais confrontés.

Un détournement des codes féministes

Ces groupes empruntent le lexique du féminisme pour mieux le vider de son sens. Les Antigones parlent d’« autonomisation des femmes », mais uniquement via des « méthodes naturelles ». Elles présentent l’IVG comme un instrument de « consommation sexuelle » imposé par un système capitaliste. Les méthodes de contraception « naturelles » sont présentées comme une libération face à la « dictature » de la pilule. Un détournement sémantique qui permet de faire passer un retour en arrière pour une avancée.

Leur féminisme se résume à un retour à un ordre naturel où les femmes n’auraient pas peur de tomber enceintes car elles seraient protégées par le mariage.

Pour légitimer leur discours, elles doivent discréditer le féminisme « mainstream ». Elles construisent cette critique en se focalisant notamment sur des grandes figures fondatrices du féminisme, comme Simone de Beauvoir et « Le Deuxième Sexe ».

Les Caryatides écrivent que « Simone de Beauvoir a ouvert la voie aux déviances morbides des groupes LGBT ».8 Selon elles, la phrase « On ne naît pas femme, on le devient » serait à l’origine de la « théorie du genre », elle-même responsable de la « destruction de la famille » entretenue par les féministes.

Les Antigones vont plus loin : « Le ver était déjà dans le fruit. Les dérives transhumanistes, transgenres, intersectionnelles… étaient en germe dans les vagues féministes précédentes. ».9 Elles font un lien direct entre féminisme et « wokisme » ou « folie transgenre ».

Elles utilisent une grande figure du féminisme sans jamais expliquer la théorie développée par cette dernière. Elles se contentent d’utiliser un slogan sans le contextualiser pour choquer et convaincre rapidement. Cela permet de gagner des allié.es sans expliquer réellement le fond de leur argumentaire.

Elles, au contraire, prêchent pour un retour à la « complémentarité des sexes », où les femmes « assument leur nature » (maternité, soumission à l’ordre familial) et où les hommes « reprennent leur place » (chefs de famille, protecteurs).

Nous pouvons qualifier leur approche de « parodie réactionnaire »10 : elles miment les luttes féministes pour mieux les retourner contre elles-mêmes. Elles utilisent les mêmes méthodes (réseaux sociaux, témoignages, décompte du nombre de féminicides, etc.) pour rendre lisible leur discours xénophobe. En réduisant le féminisme à quelques slogans décontextualisés, elles construisent un ennemi facile à attaquer : un mouvement élitiste, déconnecté des « vraies » femmes.

S’organiser dans un espace masculin

Des liens ambivalents avec la droite et l’extrême droite

Ces militantes ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans un réseau plus large de médias et de groupes d’extrême droite nommé la réinfosphère.

Par exemple, les Antigones collaborent avec des médias comme Breizh Info ou TV Libertés, connus pour leur ligne éditoriale complotiste et identitaire. Leur crédibilité repose sur ces alliances. En apparaissant sur ces plateformes, elles gagnent en visibilité sans pour autant avoir à défendre un parti politique en particulier.

Le Collectif Némésis, lui, invite régulièrement des figures du Rassemblement National dans ses vidéos. Une députée RN témoigne dans « Trop Française pour avoir accès à un logement social ? ».11 La députée interviewée utilise le même vocabulaire que le Collectif Némésis, en montrant que « les Françaises sont les dernières priorités ». Cette convergence de discours renforce leur crédibilité. Ainsi, elles élargissent leur public tout en liant leur combat à celui de l’extrême droite devenue « respectable ».

Ces collaborations leur permettent de bénéficier de l’audience de ces médias tout en évitant d’être directement associées à un parti politique, ce qui pourrait nuire à leur image de groupe indépendant.

Une autonomie relative dans un milieu masculin

Ces groupes restent minoritaires dans un écosystème dominé par des hommes mais pourtant elles sont intégrées et protégées par les groupes dominants de cet écosystème.

Les Caryatides sont un groupe non-mixte, mais affilié aux Nationalistes, un mouvement ultranationaliste et masculin. Leur légitimité vient de leur radicalité : elles se présentent comme les soldates d’une cause plus large. Elles sont la branche féminine d’un mouvement qui veut révolutionner la société. Leur place est donc bien précise : parler des sujets dits féminins (la maternité et l’éducation) et de la place de la femme dans le futur qu’imagine le groupe.

Le Collectif Némésis met en avant des témoignages de femmes, mais collabore avec des hommes comme des activistes de l’Action française. Ces hommes apparaissent dans des vidéos-témoignages reprenant les mêmes codes que les témoignages des victimes. Ils se placent en défenseurs des femmes face aux « migrants violents » et expliquent comment leur action a évité à des femmes d’être agressées.

Ainsi, elles désamorcent l’image machiste de l’extrême droite. Comme le note Magali Della Sudda12, leur présence permet à ces mouvements de se donner une image moderne et inclusive, tout en restant profondément réactionnaires.

Conclusion

Ces militantes ont réussi un tour de force : utiliser les codes du féminisme pour promouvoir un projet politique traditionaliste, xénophobe et anti-égalitaire. Cette stratégie porte ses fruits. Des figures comme Alice Cordier (fondatrice du Collectif Némésis) sont régulièrement invitées sur des plateaux télévisés comme BFM, où elles défendent le féminisme identitaire sans être contestées. Elles restent liées à cette extrême droite institutionnalisée, sans pour autant perdre leur image de lanceuses d’alerte indépendantes.

Leur succès en dit long sur l’évolution de l’extrême droite. Celle-ci ne se contente plus de rejeter le féminisme comme à ses débuts, mais elle le récupère, le reformate et en fait une arme politique. En se présentant comme les « vraies féministes », elles brouillent les lignes et rendent leur discours plus acceptable pour un public large.

La réinfosphère est un terrain de choix, car elle permet de créer un écosystème résistant face aux médias dits « du système », qui ne voudraient, selon elles, qu’aider les puissants et seraient trop éloignés de la réalité des Français. 

C’est une rhétorique dangereuse, qui a grandement participé à la démarginalisation de l’extrême droite et, par conséquent, à la montée de l’extrême droite parlementaire.


  1. https://www.collectif-nemesis.com/manifeste ↩︎
  2.  https://lesantigones.fr/le-patriarcat-nexiste-pas/ ↩︎
  3. https://www.youtube.com/watch?v=JuJpaKTB5Oo ↩︎
  4. https://www.les-caryatides.com/l/incarner-au-quotidien-la-voie-du-soldat-politique/ ↩︎
  5. Stephan, G.  (2020). La réinformation par l’archive (2003-2013). Doctrine et constitution d’un réseau médiactiviste. Le Temps des médias, 35(2), 72-86. https://doi.org/10.3917/tdm.035.0072 ↩︎
  6. https://www.youtube.com/watch?v=6SH2aIMWXIc ↩︎
  7. Lecolle, M.  (2010). Alice Krieg-Planque, La notion de « formule » en analyse du discours. Cadre théorique et méthodologique Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, coll. Annales littéraires de l’université de Franche-Comté, 2009, 146 p. Questions de communication, 17(1), 318-318. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.247. ↩︎
  8. Article « Protégeons nos enfants de l’offensive LGBT » : https://www.les-caryatides.com/l/protegeons-nos-enfants-de-loffensive-lgbt/ ↩︎
  9.  Anne Trewby sur Breizh Info » : https://lesantigones.fr/anne-trewby-sur-breizh-info/ ↩︎
  10. Expression de Judith Butler ↩︎
  11. https://x.com/Coll_Nemesis/status/1655212604074213378 ↩︎
  12.  Magali Della Sudda, Les Nouvelles Femmes de droite, 2022 ↩︎

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Par Mathilde Béragnes

Journaliste et communicante spécialisée dans la culture