Comment expliquer qu’une partie des femmes défende un système qui, par définition, les relègue ? Ce paradoxe interroge et loin d’être anecdotique traverse l’histoire et la vie quotidienne. Comme l’a théorisé la sociologue Sylvia Walby, le patriarcat n’est pas une simple survivance du passé ; c’est un ensemble de structures qui s’adapte et se réinvente, souvent avec la participation active de celles qu’il désavantage.1
Serena Waterford, un miroir de fiction
Dans The Handmaid’s Tale2, Serena Waterford incarne ce dilemme. Cofondatrice du régime de Gilead, elle savoure d’abord une influence publique : elle s’exprime dans les médias, oriente les lois du nouvel Etat et façonne son idéologie. Mais lorsque ce système se durcit, le piège se referme : lecture interdite, liberté confisquée, autorité réduite au silence.
Selon Goethe, « nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre ». Serena illustre ce piège du capital symbolique : on croit conquérir le pouvoir, mais on ne fait que le prêter.
L’illusion de l’exception
Le patriarcat se nourrit d’un double essentialisme : les femmes sont ramenées à des fonctions d’épouse, de mère, d’auxiliaire et, paradoxalement, celles qui le défendent pensent pouvoir échapper à cette réduction. Or, l’idéologie finit toujours par rappeler à l’ordre. Aucune réussite personnelle ne fait disparaître l’appartenance à la catégorie dominée.3
Dans des cercles restreints comme les communautés religieuses, les groupes de « tradwives », les réseaux militants, défendre les normes patriarcales offre une reconnaissance tangible. Maîtriser les règles au sein d’un groupe social permet d’éviter la sanction de l’exclusion, favorise un sentiment d’appartenance, voire, permet aux individus de croire à une harmonie entre désir personnel et l’injonction collective. Ces microcosmes fabriquent des espaces de pouvoir relatif,4 des marges de manœuvre réelles mais strictement encadrées.
Quand le vent tourne
En effet, le calcul s’effondre quand la trajectoire dévie : veuvage, maladie, grossesse imprévue, ou tout simplement… vieillissement. Ce qui paraissait un refuge devient un carcan. Les structures patriarcales reprennent vite leurs droits lorsque la conformité n’est plus totale.
En soutenant le patriarcat, certaines femmes pensent sécuriser leur place, négocier des privilèges, échapper au pire. Mais ce pouvoir est toujours prêté, jamais acquis. L’idéologie qu’elles légitiment finit par leur rappeler qu’elles ne sont pas l’exception, seulement un rouage.
- Sylvia Walby, Theorizing Patriarchy (1990) ↩︎
- The Handmaid’s Tale est une série télévisée américaine en 66 épisodes créée par Bruce Miller. C’est l’adaptation du roman La Servante écarlate écrit par Margaret Atwood en 1985 ↩︎
- Bell Hooks, Feminist Theory: From Margin to Center (1984), ↩︎
- Joan Scott, dans Gender and the Politics of History (1988) ↩︎