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Quand la droite se dit féministe

Longtemps associé à la gauche, le féminisme séduit désormais la droite française, des groupes républicains à ses franges nationalistes. Mais peut-on vraiment être féministe sans remettre en cause ni le patriarcat, ni le capitalisme ?

« Si le féminisme, c’est défendre les femmes et leur permettre d’avoir accès à tout et tout le temps, alors je suis féministe. »1 déclare Marine Le Pen en 2022. « Le féminisme est d’abord de droite »2 affirme un an plus tard Eric Ciotti. Et en mai 2025, Valérie Pécresse déclare en rigolant : « Vous me connaissez vous savez que je suis une féministe. C’est une espèce assez rare à droite ».3 Trois personnalités de la droite française, toutes trois se disent féministes. Longtemps associé à la gauche, le féminisme séduit désormais la droite française, des groupes républicains à ses franges nationalistes. Mais peut-on vraiment être féministe sans remettre en cause ni le patriarcat, ni le capitalisme ?

Des avancées féministes sans révolution

D’abord, de quelle droite parle-t-on ?

La droite « républicaine » qui défend notamment les valeurs traditionnelles de la famille avec un couple hétérosexuel marié et des enfants, c’est celle qui est défendue par un parti comme les Républicains.

À l’extrême droite, des idées proches sont défendues mais elles dépassent la question de la défense de la tradition en situant les causes de la perte de cette dernière dans l’arrivée de nouvelles traditions associées au wokisme ou à l’immigration. On retrouve ces idées notamment chez le Rassemblement National.

Enfin, la droite libérale – le parti au pouvoir et ses partis satellites, elle, se place du côté de la défense du marché capitaliste qui exploite tout le monde mais davantage les femmes et les minorités. 

Quand Eric Ciotti déclare que « le féminisme est d’abord de droite », il fait référence au droit de vote obtenu en 1944 par Charles de Gaulle, aux lois Neuwirth en 1967 qui légalisent la contraception, à la loi Veil sur le droit à l’IVG en 1975 et à la loi Copé-Zimmermann sur la parité en politique en 2011.

Ces lois traduisent une égalité en droits, chère à l’idéologie républicaine, mais sans remise en cause du système social qui continue de discriminer les femmes. En d’autres termes, elles aménagent le patriarcat sans le transformer.

Mettre en avant une égalité atteinte du point de vue de la loi, c’est arrêter la réflexion au seuil de l’intime. Eric Ciotti oublie ainsi que les inégalités sont d’abord créées par des différences d’éducation et de considération au sein même des groupes les plus intimes et resserrés de notre société.

Quand la défense des femmes blanchit le nationalisme

« Si le féminisme, c’est défendre les femmes et leur permettre d’avoir accès à tout et tout le temps, alors je suis féministe. En revanche, s’il s’agit d’être embarqué dans une forme de guerre de tranchées à l’égard des hommes, alors je ne suis pas d’accord. Je suis opposée à cette idée qu’ils seraient des dictateurs en herbe portés par un modèle patriarcal visant à soumettre les femmes. Je suis contre le wokisme, qui, par principe, en fait des coupables et met les femmes en position de victimes. Je suis contre toutes les déconstructions. »

Marine Le Pen reconnaît ici que les femmes n’ont pas « accès à tout et tout le temps » mais elle ne lie pas ce problème à des problématiques plus larges. Pour elle et ses partisan.es, défendre les femmes permet de démarginaliser le nationalisme. 

Ces partis nationalistes développent une rhétorique selon laquelle le patriarcat n’existe plus en France mais qu’il existe autre part dans le monde. En 2010, Marine Le Pen déclare, par exemple, que « dans certaines régions, il ne fait pas bon d’être une femme, un.e homosexuel.le, ou même un.e français.e ou une blanc.he. ». Ce soutien aux groupes LGBTQIA+ est en déconnexion totale avec l’opposition acharnée dont avait fait preuve ce même parti lors de l’écriture de la loi du 17 mai 2013 ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe.

On peut voir le début de ces discours avec l’arrivée (forcée) de la parité en 2011. Il y avait très peu de femmes en politique à droite, il fallait donc leur trouver une place : elles deviennent les défenseures de « la cause des femmes ». L’idée qui sous-tend ces mesures est qu’un parti avec des femmes ne peut pas être antiféministe. La droite traditionnelle s’empare d’un thème présent au niveau national et européen pour transmettre des idées qui auparavant paraissaient problématiques ou extrêmes. Le nouvel ennemi commun est plus « moderne » : c’est l’étranger qui agresse les femmes occidentales dans la rue. Le lien entre immigration et féminisme fait son apparition.

Le féminisme libéral préfère la girlboss

Le féminisme libéral, lui, invisibilise le patriarcat par la méritocratie. Les différences entre pauvres et riches, blanc.hes et racisé.es, femmes et hommes sont réduites à la question du mérite. L’aspect systémique des inégalités est évacué. 

Le capitalisme crée ainsi le féminisme corporate et forge un imaginaire selon lequel les inégalités entre femmes et hommes découlent d’un problème d’éducation et non pas d’un système d’oppression. Ce féminisme corporate qui pousse les femmes à trouver l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle sans jamais souligner le fait qu’elles travaillent gratuitement au sein de leur foyer, ou qui met en avant quelques femmes ayant réussi aussi bien que des hommes pour motiver les autres femmes à faire de même, laisse de côté l’aspect systémique du sexisme et ses conséquences.

Ce féminisme néolibéral sert deux objectifs culturels spécifiques : désamorcer les effets potentiels du discours féministe de gauche et continuer de faire reposer le travail de reproduction entièrement sur les femmes. Ce travail de reproduction permet le bon fonctionnement du capitalisme. En vantant les mérites de la girlboss qui peut tout faire, ce féminisme rend caduc les revendications féministes modernes.

L’alliance parfaite pour conquérir l’électorat

La troisième vague du féminisme4 privilégie la reconnaissance, les revendications identitaires face à la redistribution matérielle. Grâce à cette individualisation des revendications, cette branche du féminisme permet un rapprochement facile entre le féminisme contemporain et le capitalisme néolibéral.

Le néolibéralisme aide le féminisme à faire des femmes des travailleuses comme les autres. Elles sont libres de travailler comme les hommes, même si toujours plus exploitées que ces derniers. S’il est libérateur pour certaines, il vient surtout diviser pour mieux régner : les femmes occidentales entament une carrière et se trouvent aidées par des femmes non-occidentales, issues de l’immigration, qui intègrent les métiers du care5 : femmes de ménage, nounous, auxiliaires de vie… Pour que le néolibéralisme progresse, il a besoin d’une division mondiale du travail, héritière de la colonisation, et d’une armée de réserve de travailleuses prête à faire le travail de reproduction que les femmes blanches n’ont plus le temps de faire. Le néolibéralisme et le néoconservatisme ont besoin l’un de l’autre.

Ces idéologies sont par ailleurs dominantes dans l’actualité politique française et à l’Assemblée nationale. Ce discours devient donc mainstream et peu à peu est considéré comme le « vrai » féminisme, opposé à un féminisme « extrémiste » ou « radical », qui encouragerait la mysandrie et viendrait remettre en question les droits des hommes. 

Et les femmes de droite dans tout ça ?

La seule femme à la tête d’un parti de gouvernement de droite en France est Marine Le Pen. Si elles sont de plus en plus nombreuses en tant que députées, beaucoup choisissent un militantisme hors de la compétition électorale : elles créent des associations, des blogs, des comptes sur les réseaux sociaux parfois en soutien aux partis de gouvernement, parfois de manière indépendante.

Les Françaises du XXe siècle ont commencé à participer à la vie politique notamment dans ce qu’on appelait les « ligues féminines », des groupes d’action non-mixtes. Ces ligues ont été créées par des femmes bourgeoises ou nobles pour défendre les congrégations religieuses à la suite de la loi de 1901. Ces ligues apparaissent donc pour défendre des valeurs traditionnelles. Dans un contexte plus récent, la Manif pour tous a été un moment de décloisonnement des droites françaises et marque le retour de l’engagement des femmes de droite dans l’espace public.

On voit ainsi apparaître des groupes féminins non mixtes d’opposition à cette loi tels que les Mères Veilleuses, les Antigones ou les Caryatides par exemple. Ces groupes centrent leur militantisme autour de la famille, du mariage et de la féminité. Chaque groupe a une orientation légèrement différente, des moyens différents, des publics différents.

Parmi ces groupes, trois sont encore actifs et construisent grâce aux réseaux sociaux et à internet une idéologie de droite de défense des femmes : les Caryatides, les Antigones et le Collectif Némésis. Elles constituent un laboratoire de la droite et de l’extrême droite française sur les questions de genre, de famille et d’immigration notamment. Elles seront au cœur de cette série d’articles dédiées aux militantes de droite, en commençant par leur place au sein de la réinfosphère dans le prochain article.


  1. Ava DJAMSHIDI, Marie-France ETCHEGOIN, Marine Le Pen face à ELLE : « Je Suis Contre Toutes Les déconstructions », Magazine Elle ↩︎
  2. La rédaction numérique de France Inter, «Le féminisme est d’abord de droite », assure Éric Ciotti», France Inter, 8 mars 2023 ↩︎
  3. Valérie Pécresse sur France Info (extrait choisi par Quotidien), 22 mai 2025 ↩︎
  4. La chronologie des revendications féministes est découpée en « vagues » à chaque changement de type de revendications, et de type d’action militante. La troisième vague féministe commence dans les années 1990, elle se caractérise par son caractère transnational et l’intégration d’une grande diversité au sein du mouvement (féminismes noirs, post-coloniaux, théories queer par exemple). ↩︎
  5. Notion développée par Carol Gilligan pour désigner tous les métiers du soin, occupé majoritairement par des femmes et depuis la division internationale du travail par des femmes racisées. ↩︎

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Par Mathilde Béragnes

Journaliste et communicante spécialisée dans la culture