Une bataille sémantique qui masque un projet idéologique
À l’origine, le mot woke1 exprimait une vigilance face aux injustices raciales et sociales. Il portait en lui l’ambition d’une société plus juste, plus inclusive. Mais à mesure que le terme a traversé l’Atlantique, son sens s’est déformé, jusqu’à devenir un repoussoir commode dans le débat public français. Le wokisme, mot souvent flou, sert désormais d’étiquette fourre-tout pour disqualifier les combats progressistes. Un glissement qui n’est pas anodin.
Depuis 2021, les chaînes d’info en continu en France font tourner en boucle les anathèmes contre une supposée « dictature woke ». Des figures comme Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Education nationale,2 ou Éric Ciotti, ancien président de Les Républicains, dénoncent un « péril islamo-gauchiste »3, tandis que toute critique des inégalités sociales, raciales ou de genre est automatiquement suspectée de radicalisme identitaire. Dans cette mise en scène, toute critique sociale devient une atteinte à la liberté d’expression, sauf que, paradoxalement, ce sont les voix minoritaires qui finissent muselées.
Aux États-Unis, la stratégie est encore plus explicite. Donald Trump fait de l’anti-woke une arme électorale, assimilant les politiques d’inclusion à une trahison des valeurs américaines. Son administration coupe les budgets alloués aux formations DEI (diversité, équité, inclusion),4 pendant que des États bannissent des ouvrages ou interdisent certains enseignements critiques.5 Et le Canada suit : Pierre Poilievre construit son ascension sur la dénonciation d’un « Canada woke » incarné par Trudeau.6
Dès que les termes wokisme et cancel culture sont employés, on ne débat plus : on stigmatise.
Liberté d’expression à géométrie variable : quand la critique devient censure
Sous couvert de dénoncer la « cancel culture »7, ce sont souvent d’autres formes de censure qu’on installe. Le discours anti-cancel, lui, est loin d’être neutre. Il sert à invalider toute contestation venue des marges, des cultures ou groupes d’individus historiquement dominés. Derrière la dénonciation d’un prétendu excès militant, c’est un durcissement du climat intellectuel, politique et artistique qui s’installe.
L’humoriste Guillaume Meurice, critiqué pour ses chroniques politiques sur France Inter, est accusé d’« idéologie déguisée »8, une accusation révélatrice d’un soupçon grandissant à l’égard de toute parole contestataire. Les artistes engagés deviennent suspects et dans les universités, la tension monte. À Sciences Po Grenoble, une conférence sur la liberté académique est annulée.9 En effet, l’université n’échappe pas à la pression : conférences annulées, programmes d’études critiqués, chercheurs marginalisés… le champ académique devient un terrain de conflit idéologique.
Le comble : ceux qui prétendent défendre le débat pluraliste se retrouvent à censurer ce qu’ils ne veulent pas entendre. On accuse les études intersectionnelles de « diviser la société », on traque les mots qui fâchent. Outre-Atlantique, la régression est institutionnalisée. Des États américains interdisent explicitement l’enseignement de certains concepts critiques liés au genre ou à la race. Le prétexte ? Préserver la neutralité. Le résultat ? Une réduction drastique de la capacité à penser le réel dans sa complexité.
L’effet boomerang est cruel : en dénonçant une intolérance « woke », les détracteurs installent leur propre forme de censure. Le militantisme est criminalisé, les minorités sommées de se taire, et l’engagement social relégué au rang de menace pour l’ordre établi.
Interdire certaines idées, c’est aussi choisir ce qui mérite d’exister dans l’espace public. A y réfléchir mieux, la cancel culture n’a jamais pointé du doigt le véritable camp, celui qui, institutionnalisé depuis des siècles, a le pouvoir et les moyens de faire taire les nouveaux combats, les combats des minorités.
De la critique sociale à la revanche réactionnaire
Ce retournement idéologique ne concerne pas que les institutions. Il infuse la culture, les réseaux sociaux, les imaginaires. Dans les sphères numériques, notamment YouTube, Reddit ou TikTok, les discours anti-woke se fondent dans une rhétorique plus large : celle du retour à l’ordre. La manosphère10, ces communautés d’hommes persuadés d’être marginalisés par le féminisme, devient une passerelle très prolifique vers l’extrême droite. Les opprimés d’hier sont réécrits en persécuteurs, et inversement.
Le discours est rodé : l’homme blanc hétérosexuel serait devenu la nouvelle victime du système. Ce retournement victimaire s’inscrit dans un récit plus large, où défendre les privilèges d’hier passe pour un acte de résistance. C’est le cœur même de la rhétorique anti-woke : transformer les rapports de pouvoir en « conflits identitaires », détourner les luttes pour l’inclusion en accusations de division.
Tout cela participe d’un récit plus large, où l’inclusion devient synonyme d’excès, et la revendication d’égalité un caprice identitaire. Ce n’est pas qu’un débat de société : c’est un repositionnement politique. À force de dénoncer la cancel culture, on impose en douce une censure conservatrice. Et à force de fustiger le wokisme, on réhabilite sans le dire les hiérarchies d’avant, la blanchité, la virilité et l’hétérosexualité, comme normes silencieuses.
Woke, wokisme et cancel culture, on est bien loin d’une simple querelle de mots. Ce qui se joue c’est une bataille culturelle, politique, idéologique, en définitive, civilisationnelle.
- Né dans les milieux afro-américains, le terme « woke » provient du verbe anglais « wake » (réveiller), pour décrire un état « d’éveil » face à l’injustice. Il est initialement utilisé pour désigner des personnes conscientes des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale. ↩︎
- Le Monde, Le « wokisme » sur le banc des accusés lors d’un colloque à la Sorbonne – janvier 2022 ↩︎
- Libération, LR : anti-wokiste, tu perds ton sang-froid – novembre 2023 ↩︎
- Le Monde, Aux Etats-Unis, les politiques de promotion de la diversité dans les entreprises reculent sous l’influence de Donald Trump – février 2025 ↩︎
- France Info, Censure de livres aux États-Unis : quelle est la situation et quels sont les moyens de lutter ? – juillet 2025 ↩︎
- L’Express, Anti-woke, « Trump canadien » : Pierre Poilievre, l’insaisissable favori pour succéder à Justin Trudeau – janvier 2025 ↩︎
- Le concept de « culture de l’annulation » est apparu à la fin des années 2010 pour qualifier la dénonciation publique d’une personne en raison de ses actions ou de ses paroles réelles ou supposées, jugées comme socialement ou moralement offensantes ou inacceptables, en particulier sur les réseaux sociaux. ↩︎
- France Info, L’humoriste de France Inter Guillaume Meurice licencié pour « déloyauté répétée » – juin 2024 ↩︎
- Le Monde, A Sciences Po Grenoble, des plaies toujours vives après l’affaire des professeurs dénoncés par des colleurs d’affiches – janvier 2023 ↩︎
- La manosphère, au sein de la sphère masculiniste, désigne un ensemble de communautés en ligne où des hommes se retrouvent entre eux pour parler de problèmes qu’ils considèrent « typiquement masculins », et ouvertement revendiquer certains stéréotypes de genre et une haine des femmes. ↩︎