Il y a une scène dans laquelle j’ai souvent joué depuis que je vis en France. Elle commence par une conversation polie, puis vient cette question : « Tu viens d’où ? » Et lorsque je réponds « de Roumanie », s’ensuivent un sourire un peu gêné, une chanson (« Dragostea din tei », bien sûr), ou, plus souvent encore, un silence, un « ah », et parfois une remarque déplacée, à peine voilée. On a déjà très franchement essayé de me convaincre que la capitale de la Roumanie était Budapest ! Il y a des expériences anodines qui, répétées, deviennent des révélateurs puissants de mécanismes plus profonds. Cette banalité apparente n’est rien d’autre que le symptôme d’un phénomène plus vaste : la domination culturelle à l’échelle mondiale.
Ce que ces interactions disent c’est la manière dont certaines cultures s’imposent comme universelles, légitimes, dignes de connaissance, tandis que d’autres sont minorées, ignorées, réduites à des images pauvres, ou folklorisées. Or, la domination culturelle ne relève pas du hasard, ni d’une simple inattention : elle est le produit d’une construction historique, politique, économique et symbolique. Elle s’inscrit dans des rapports de pouvoir complexes entre nations, langues, récits, systèmes de production culturelle et, in fine, entre individus.
La domination culturelle : un pouvoir symbolique et structurel
La domination culturelle peut se définir comme la capacité d’une culture à s’imposer comme norme de référence, au détriment d’autres cultures reléguées à la marge. Elle ne s’exerce pas nécessairement de manière explicite, mais par des mécanismes diffus : ce que Pierre Bourdieu appelle le « pouvoir symbolique », c’est-à-dire la capacité à faire accepter une vision du monde comme légitime, sans qu’elle ne soit perçue comme quelque chose d’imposé. Dans La Distinction, Bourdieu montre comment les pratiques culturelles dominantes se présentent comme naturelles, alors qu’elles sont le produit d’un arbitraire socialement construit.1 Appliqué à l’échelle mondiale, ce schéma explique pourquoi certaines cultures – celles des nations historiquement impériales, économiquement puissantes, ou technologiquement influentes – définissent les canons de goût, de légitimité, et d’intelligibilité.
Cette domination s’accompagne d’un phénomène d’invisibilisation ou d’exotisation2 des cultures périphériques. Edward Said, dans son ouvrage Orientalism a travaillé sur les représentations occidentales ayant façonné l’« Orient » non pas comme une réalité autonome, mais comme un miroir déformé destiné à conforter sa propre supériorité.3 La logique est identique dans beaucoup d’autres contextes et situations : ce n’est pas la diversité culturelle qui est niée, mais sa capacité à définir le sens du monde.
Le soft power et l’intériorisation de la hiérarchie
La domination culturelle contemporaine repose en grande partie sur ce que Joseph Nye appelle le soft power4 : le pouvoir d’attraction culturelle et idéologique qu’exerce un pays sur d’autres. Contrairement au hard power (le pouvoir économique ou militaire), le soft power agit par séduction, imitation et désir d’appartenance. Dans le monde globalisé, cette domination est portée par un petit nombre de cultures, principalement occidentales (notamment américaine et française en Europe), qui occupent une position hégémonique dans les industries culturelles, les médias, l’éducation, les arts, mais aussi dans les imaginaires.
Un exemple frappant à l’échelle de l’individu est l’effet d’admiration spontanée qu’un Français peut exprimer face à un Américain, ou bien celle d’un Croate ou d’un Roumain à l’égard d’un Allemand ou d’un Français — admiration rarement réciproque.
Ce déséquilibre s’explique par l’intériorisation d’une hiérarchie mondiale des cultures, dans laquelle les États-Unis, quelques pays occidentaux et, depuis peu, asiatiques (notamment le Japon) occupent une position dominante. Langue, cinéma, musique, réseaux sociaux, marques mondiales, universités de prestige : tout concourt à faire de ces quelques cultures des modèles désirables, au point que les ignorer devient un handicap culturel, voire social.
Inversement, les cultures non hégémoniques, est-européennes, africaines, asiatiques ou latino-américaines, peinent à générer une quelconque reconnaissance. L’ignorance de ces cultures est perçue comme anodine, tandis que l’ignorance des références dominantes est un marqueur d’illégitimité. C’est ici que le concept de « domination consentie », développé par Antonio Gramsci, prend tout son sens. La culture dominante ne s’impose pas uniquement par la contrainte, mais par l’adhésion volontaire à ses normes. Elle devient la norme par excellence, à laquelle chacun doit se conformer pour exister dans l’espace public mondialisé.5
Le rôle des médias, de l’école et du langage
Les médias, les institutions éducatives et le langage sont les vecteurs essentiels de cette domination culturelle. Ils sélectionnent, diffusent et hiérarchisent les savoirs et les récits, en consacrant certains comme dignes d’intérêt et en reléguant d’autres à la marge.
L’enseignement de l’histoire, par exemple, reste centré dans nombre de pays occidentaux sur les récits nationaux ou impériaux, négligeant les interactions et les voix venues de la périphérie. Le résultat est une méconnaissance massive et assumée des pays, des figures intellectuelles ou des courants artistiques qui ne relèvent pas de la construction occidentalo-centrée.
Le langage lui-même est un outil de domination. Pour Bourdieu, la langue n’est pas seulement un instrument de communication : c’est un instrument de pouvoir. Parler une langue dominante (anglais, français) ouvre des portes. Parler une langue périphérique, ou parler avec un accent marqué, c’est exposer sa position sociale et souvent, être renvoyé à une forme de sous-citoyenneté symbolique.6
Domination culturelle et numérique : un nouvel empire
Le monde numérique concentré selon des logiques monopolistiques autour de quelques grandes entreprises n’échappe pas à ces logiques. Les grands modèles de langage, les moteurs de recherche, les plateformes sociales et de streaming et, bien sûr, les interfaces d’intelligence artificielle sont construits à partir de corpus de données largement occidentalo-centrés, dans lesquels certaines cultures sont sur-représentées et d’autres sous-représentées.
Ce déséquilibre algorithmique n’est pas neutre. Il influe sur la visibilité des œuvres, des idées, des langues, et donc sur la perpétuation de la hiérarchie culturelle mondiale. Ce que l’on retrouve sur une plateforme d’intelligence artificielle ou dans les résultats d’un moteur de recherche n’est pas simplement le reflet du monde : c’est une cartographie biaisée de la légitimité culturelle mondiale, qui prolonge la logique de domination.
La domination culturelle est un système de hiérarchies intériorisées, reconduites au quotidien, dans nos goûts, nos jugements, nos ignorances et qui s’exprime à toutes les échelles. La penser, c’est ouvrir la voie à un autre rapport au monde : non plus structuré par la centralité hégémonique d’un petit nombre de cultures, mais par la reconnaissance de la multiplicité des centres, des histoires, des langues, des récits. « La reconnaissance n’est pas un supplément d’âme, mais une condition de la dignité collective. »7
- Bourdieu, Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979 ↩︎
- L’exotisation est le processus par lequel un lieu, un objet, une pratique ou une population, qui dans leur contexte d’origine ne présentent rien d’inhabituel, sont perçus comme étranges ou fascinants une fois déplacés ou regardés depuis un cadre de référence occidental. ↩︎
- Said, Edward, Orientalism, 1978 ↩︎
- Nye, Joseph. Soft Power: The Means to Success in World Politics, 2004 ↩︎
- Gramsci, Antonio, Cahiers de prison, 1948 ↩︎
- Bourdieu, Pierre. Ce que parler veut dire, 1982 ↩︎
- Taylor, Charles. Multiculturalism and the Politics of Recognition, 1992 ↩︎