Restriction du droit d’asile, débats sur la déchéance de nationalité, la remise en cause du droit du sol ou encore l’instauration d’une « priorité nationale », idées jadis marginales, voire indicibles, sont désormais évoquées dans les médias comme des notions légitimes, sans distanciation critique et sans questionnement de leur origine idéologique.
Le Rassemblement National (RN), devenu incontournable après les législatives de 2024, impose une partie de ses thèmes dans l’agenda médiatique, y compris sur des chaînes publiques, où des journalistes se sentent contraints d’appliquer une forme de « neutralité », voire indulgence vis-à-vis d’idées radicales de l’extrême droite. Plusieurs médias ont adapté leurs lignes éditoriales pour ne pas être accusés de « biais de gauche ». Pour l’audiovisuel, cela se traduit par un traitement médiatique qui donne un temps d’antenne égal voire supérieur aux idées conservatrices ou identitaires.
En France, comme ailleurs, la parole publique semble glisser vers des positionnements de plus en plus extrêmes, comme en témoigne l’élargissement actuel de la « fenêtre d’Overton » – un concept qui désigne l’ensemble des idées jugées acceptables dans l’opinion publique à un moment donné. Cette fenêtre s’ouvre aujourd’hui largement aux idées d’extrême droite, au point que des discours longtemps jugés inacceptables deviennent désormais banals, voire institutionnalisés.
Face à ce glissement idéologique, une question se pose : les médias jouent-ils encore leur rôle de quatrième pouvoir ? Sont-ils encore en mesure d’être garants d’un espace critique où la démocratie s’exerce par le débat, la contradiction et la pluralité ?
Un paysage médiatique sous emprise : concentration et luxe d’influence
Dans une démocratie représentative, il est communément admis que la presse est supposée incarner un contre-pouvoir, un rempart contre les dérives autoritaires, et une caisse de résonance des enjeux de la cité. Pourtant, l’architecture actuelle du paysage médiatique français contredit ce principe.
Depuis plusieurs dizaines d’années, les titres de presse et les chaînes audiovisuelles sont concentrés entre les mains de quelques grandes fortunes industrielles – Arnault, Bolloré, Drahi, Bouygues, Dassault – dont les intérêts économiques ne relèvent pas de la presse, mais du luxe, des télécoms, du bâtiment, de la finance, etc. Cette captation de l’espace médiatique par des intérêts privés, souvent éloignés du journalisme, transforme peu à peu la presse en « marchandise de luxe », valorisée non pour sa rentabilité intrinsèque, mais pour le pouvoir d’influence qu’elle confère.
« Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix », affirmait Xavier Niel, patron de Free et grand investisseur dans des médias français.1
L’information devient un outil de positionnement, une monnaie d’échange dans les cercles politico-économiques. En acquérant un média, on n’achète pas une entreprise, on s’approprie un territoire symbolique : l’espace public.
Autocensure, précarité et méfiance : les journalistes en étau
Cette concentration ne va pas sans conséquence sur celles et ceux qui fabriquent l’information au quotidien. De nombreux journalistes témoignent d’un climat d’autocensure, d’une pression implicite à « ne pas déranger », à éviter certains sujets ou certaines figures, et d’une instrumentalisation de l’information au profit d’agendas économiques ou politiques. La mainmise des grands capitaux sur les titres de presse entre en contradiction directe avec l’éthique et l’indépendance journalistique, nécessaires à l’exercice du métier.2
Le cas de Canal+ est exemplaire. Lors du rachat de la chaîne par Vincent Bolloré – grand défenseur du RN3 – en 2015, une vague de départs massifs a révélé la violence des restructurations éditoriales imposées, dans une volonté manifeste de faire évoluer la ligne éditoriale vers une orientation à droite. Même scénario pour Libération, dont de nombreux journalistes ont quitté le journal à l’arrivée de Patrick Drahi en 2014 pour fonder Les Jours, ou encore pour I-Télé, devenu CNews, dont le virage éditorial post-Bolloré a été spectaculaire.4
Ces départs ne sont pas anecdotiques : ils témoignent d’une perte de confiance des journalistes dans la capacité des grandes rédactions à garantir l’indépendance journalistique.
Il serait naïf de croire que le journalisme en tant que métier pourrait, à lui-seul, inverser la tendance à la droitisation du débat public ou lutter contre la concentration des médias sous la houlette des pouvoirs économiques. La méfiance accrue des citoyens vis-à-vis des médias5 est le symptôme de ces mutations qui impactent directement la vitalité du débat démocratique. Les médias fragilisés par la financiarisation, par les connivences économiques, dépossédés par les plateformes numériques, semblent quitter aujourd’hui le rôle de quatrième pouvoir dans l’Etat pour devenir le maillon faible de nos démocraties.
La structuration d’un écosystème de pouvoir politico-médiatico-économique
Contrôler les médias, c’est contrôler l’espace public, car c’est là que s’élaborent les représentations du monde. C’est dans ce théâtre symbolique que se construisent les opinions, se forment les imaginaires collectifs, définissent les priorités politiques. Ainsi, les médias sont des miroirs de la réalité et les rédactions des gate keepers6 dotés du pouvoir de rendre visible, de médiatiser certains discours, certaines voix et de passer aux oubliettes d’autres.
Dans ce sens, ils deviennent des faiseurs de rois et de reines en politique, car qui donnerait sa voix à quelqu’un qu’il ou elle ne connaît pas ? Qui s’approprierait des idées dont il ne connaît pas l’existence ou dont la légitimité est remise en question de façon généralisée dès qu’il allume sa télévision ?
En effet, la question de la concentration médiatique déjà décrite exacerbe également les connivences politico-médiatiques et certaines mouvances politiques incarnent mieux les intérêts des grandes fortunes que d’autres.
Pour ne prendre qu’un exemple, les actions de Rachida Dati en tant que ministre de la Culture, incarnent parfaitement les problématiques liées à la connivence politico-médiatique et a fortiori économique. Lorsqu’elle défend une réforme de l’audiovisuel public visant France Télévisions et Radio France, c’est bien une tentative de redéfinir les lignes éditoriales qui se dessine, sous couvert d’efficacité ou de modernité.
« L’ambition que nous avons portée pour la présidentielle reste d’actualité, celle à terme de privatiser l’audiovisuel public pour faire des économies », (Jordan Bardella, France 3, 16 juin 2024)
D’autres justifications, même objectif : la mainmise sur le cadrage et l’agenda médiatique de ces différentes chaînes et radios, garantes aujourd’hui du pluralisme de l’information. En effet, selon la Loi de 19867 sur la liberté de communication, les médias publics ont une mission d’intérêt général, ils ne doivent pas servir un pouvoir politique, un courant idéologique dominant, ni les seules logiques de marché. Ils doivent être un miroir fidèle de la société, y compris dans ses contradictions.
Un contre-pouvoir affaibli, une démocratie en péril
Le rôle historique communément admis des médias était d’éclairer les citoyens électeurs, de contester les pouvoirs établis, de proposer une pluralité de regards sur le monde. En tant que quatrième pouvoir, ils devaient constituer un garde-fou contre les dérives autoritaires et oligarchiques.
Mais dans un contexte où la majorité des médias sont soumis à des logiques actionnariales, où les rédactions sont contraintes par l’impératif de rentabilité ou d’influence, où l’espace public est saturé par une parole dominante aux contours idéologiques de plus en plus uniformes et droitisants, ce rôle est-il toujours dûment rempli ?
Certes, des alternatives existent. De plus en plus de journalistes tentent de faire vivre un autre journalisme, au sein de médias indépendants, à taille humaine, souvent précaires mais portés par une exigence d’honnêteté intellectuelle et d’indépendance. Ces initiatives participent à maintenir vivante l’idée d’un journalisme au service de l’intérêt général.
Mais à quel prix ? Et pour quelle audience ? Car pendant ce temps, l’écrasante majorité des citoyens continuent de s’informer via des chaînes d’infotainment8 ou des plateformes numériques dont les algorithmes privilégient l’émotion, la polémique ou la simplification outrancière.
Restaurer le rôle critique de ce quatrième pouvoir9 suppose de repenser l’indépendance de la presse, de garantir des modèles économiques viables sans dépendance capitalistique et de renforcer la place du citoyen dans la fabrique de l’information. Faute de quoi, c’est l’ensemble de notre démocratie représentative qui continuera de vaciller, sous les coups des intérêts privés et des logiques de marché.
- Xavier Niel a investi massivement dans les médias français. Il est, avec Mathieu Pigasse, actionnaire majoritaire du groupe « Le Monde », qui détient donc le Monde, mais aussi plusieurs hebdomadaires, dont Télérama, l’Obs, la Vie et Courrier international. Niel a aussi investi (de manière beaucoup plus symbolique et sans aucun droit particulier) 200 000 euros dans Mediapart, au moment de la création du site, et 300 000 dans Bakchich, magazine d’information satirique disparu depuis. En 2016, il est aussi entré au capital du site les Jours, à hauteur de 3,47%. ↩︎
- ARTE, Journalistes sous pression : la liberté des médias en question, Steffi Fetz, 2024.
↩︎ - France 24, Comment Bolloré et son empire médiatique ont porté l’extrême droite aux portes du pouvoir, juillet 2024 ↩︎
- Mediapart, Comment i-Télé est devenue CNews, « fabrique quotidienne de la haine », avril 2024 ↩︎
- Seulement 32 % des Français estiment que l’on peut faire confiance aux médias sur les grands sujets d’actualité. Baromètre de la confiance des Français dans les media, 2025 ↩︎
- Gate keepers ou contrôleurs d’accès. La théorie du gatekeeping désigne dans le domaine des sciences de l’information et de la communication les intermédiaires chargés de l’accès à certaines informations dans la sphère publique, par la médiatisation. ↩︎
- Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication (Loi Léotard) ↩︎
- Wikipedia : « L’infotainment désigne la tendance à traiter l’ensemble des émissions et des informations avec les procédés du divertissement. Cette méthode a pour but de rendre les informations plus facilement accessibles à un nombre élevé de personnes et donc de rendre le média concerné plus visible, plus vendu, plus vu ». ↩︎
- Pour aller plus loin : Sabrina-Lina Guerbas, Pour une épistémologie du journalisme publié dans Citoyenne éclairée, août 2025 ↩︎