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Pour une épistémologie du journalisme

Par épistémologie du journalisme, nous entendons l’étude systématique de la nature, des méthodes et de la validité du savoir produit par le journalisme, à l’image de ce que la philosophie des sciences fait pour la connaissance scientifique.

Introduction : un enjeu démocratique

À l’heure où la défiance envers les médias s’installe, mettre les sciences et la philosophie au service d’une théorie du journalisme apparaît comme une pierre angulaire pour renforcer la démocratie et promouvoir un débat public véritablement éclairé.

En effet, une grande partie de ce que nous savons ou croyons savoir provient de sources qui ne se réduisent pas à notre expérience directe : nos connaissances proviennent de témoignages de la part d’un « autrui » parfois collectif et parfois plus ou moins anonyme. En particulier, les « médias », dans toute leur diversité, constituent l’une des sources principales pour la formation de nos croyances et ont par conséquent une influence très importante sur nos décisions.
À cet effet, les médias et la presse constituent un « quatrième pouvoir » qui, quand il s’exerce de manière vertueuse, est l’un des piliers de la liberté et, plus largement, de la démocratie.

Par épistémologie du journalisme, nous entendons l’étude systématique de la nature, des méthodes et de la validité du savoir produit par le journalisme, à l’image de ce que la philosophie des sciences fait pour la connaissance scientifique.

Constats et parallèles avec la science

Pourtant, la philosophie de la connaissance (l’épistémologie) n’a pas pris le journalisme pour objet. Il existe un mythe autour de l’idéal du « bon journaliste », incarné par des figures telles que Bob Woodward et Carl Bernstein lors du scandale du Watergate. Ces journalistes sont estimés pour leur quête de la vérité : ils déterrent des faits qui auraient été inconnus du public sans leurs investigations. Ils incarnent l’archétype du journaliste en croisade, qui déniche des éléments dont la connaissance peut conduire à des changements sociétaux et politiques significatifs.

Les similitudes entre les démarches scientifiques et journalistiques sont frappantes : dans les deux cas, on est engagé dans la découverte de faits et la production de connaissances. Scientifiques et journalistes partagent des idéaux tels que l’objectivité. Ils sont aussi confrontés à des défis similaires, notamment dans la gestion de l’influence des valeurs et dans la communication (prudente) des résultats.

L’édition 2025 du Baromètre de l’esprit critique révèle que 78 % des sondés accordent plus de crédit à une affirmation validée scientifiquement, tandis que, selon l’édition 2025 du Baromètre de la confiance des Français dans les médias, seulement 32 % estiment que l’on peut faire confiance aux médias sur les grands sujets d’actualité. Cette différence de confiance, malgré des objectifs communs de rigueur et de recherche de la vérité, souligne une disparité majeure entre sciences et journalisme ; dès lors, s’inspirer des fondements épistémologiques de la science pour les adapter au journalisme apparaît comme une piste prometteuse pour renforcer la crédibilité des médias auprès des citoyens·nes.

Définir et structurer l’épistémologie du journalisme

Cette épistémologie du journalisme viserait à définir systématiquement la nature de la connaissance journalistique, ses modes d’acquisition, de validation et de communication, en s’inspirant du modèle scientifique mais en l’adaptant aux contraintes propres à la pratique journalistique. Il s’agirait notamment de répondre à des questions fondamentales : qu’est-ce qu’un fait pour un journaliste ? Qu’appelle-t-on « information » ? Comment communiquer au mieux ces faits tout en préservant rigueur et clarté ?

Le champ médiatique qui fait l’objet de cet article inclut les agences de presse, les journaux, la radio et les chaînes télévisées d’information. Au sein de ces organismes, sont à l’œuvre diverses formes de journalisme : journalisme d’investigation, scientifique, judiciaire ou spécialisé. Un défi spécifique aux démocraties où la liberté de la presse est garantie est le conformisme économique et éditorial : les journalistes peuvent orienter leurs enquêtes vers les préférences du public ou privilégier des récits accrocheurs (storytelling), au risque d’un biais de confirmation tant du côté du public que du côté des journalistes eux-mêmes.

Le concept de « médias dissidents » désigne ceux qui résistent à ces tendances conformistes : qu’est-ce qui fait alors un « bon journalisme » ? Ce modèle correspond-il réellement à l’idéal journalistique ?

Un champ académique à construire

Sur le plan académique, l’épistémologie du journalisme est un domaine pratiquement inexistant. Les travaux en sciences de l’information et de la communication effleurent l’étude du savoir journalistique sans engager une véritable analyse épistémologique des normes de la connaissance orientée vers la recherche de la vérité. Cette lacune rend nécessaire une analyse conceptuelle approfondie des pratiques journalistiques : processus de recherche et de  vérification et dimension éthique de la production et de la diffusion de l’information. Face à l’essor des réseaux sociaux et au régime de la post-vérité, il convient également de déterminer s’il y a réellement un changement de paradigme dans la relation au vrai, et de porter un regard critique sur la notion de « faits alternatifs ». 

Socialement, la question de la fiabilité des informations est devenue urgente dans un contexte de désinformation croissante. En proposant un modèle épistémologique du journalisme inspiré des concepts de la philosophie des sciences  tels que l’objectivité, la falsifiabilité et la rigueur méthodologique, l’objectif est de renforcer la confiance du public dans les médias et de nourrir un débat public éclairé. Ce travail peut aussi alimenter une réflexion juridique sur le droit des médias et influer sur la formation des journalistes.

La méfiance, voire la défiance, envers les canaux d’informations traditionnels n’est plus à démontrer. Cet article entend donc ouvrir la voie à une telle réflexion et appelle au débat et à la réflexion collective et citoyenne : impliquons celles et ceux qui doutent, celles et ceux qui croient, et celles et ceux qui « s’en tapent ». 

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Par Sabrina-Lina Guerbas

Philosophe, communicante et physicienne