Une enquête récente de l’Institut Montaigne1 révèle une tendance marquée et durable dans l’opinion publique française : les femmes, en particulier les plus jeunes, se montrent nettement plus progressistes que les hommes. Le clivage s’accroît : à l’heure où l’adhésion aux valeurs de gauche s’érode globalement dans la population, elle se renforce chez les femmes tandis que, symétriquement, les hommes semblent glisser vers des postures conservatrices traduites aux urnes avec un vote à droite voire à l’extrême droite. Cette évolution pose une question de fond : comment expliquer cette divergence genrée dans les orientations politiques contemporaines ?
Pour mieux saisir cette fracture idéologique, il convient de définir clairement les termes : le progressisme2, ici, renvoie à une ouverture aux transformations sociales, économiques et culturelles, à une volonté d’inclusion et de justice sociale – autant de valeurs traditionnellement portées par la gauche. À l’inverse, le conservatisme3, souvent associé au vote de droite voire d’extrême droite, se fonde sur la préservation de l’ordre établi, des normes culturelles et des privilèges sociaux.
Trois grandes logiques permettent de comprendre pourquoi les femmes, particulièrement les plus jeunes, votent de plus en plus à gauche, tandis que les hommes, notamment dans les mêmes tranches d’âge, sont de plus en plus attirés par les idées de la droite et de l’extrême droite : la socialisation primaire, le parcours éducatif et le vécu différencié des inégalités.
Une socialisation primaire4 toujours contrastée
Dès le plus jeune âge, filles et garçons ne sont pas socialisés aux mêmes valeurs. Les normes genrées façonnent les comportements, les émotions, et surtout, la manière dont chacun appréhende l’altérité.
Les filles sont souvent encouragées à cultiver l’écoute, l’empathie, la coopération. Les jeux auxquels elles participent – jeux de rôle, d’imitation, de narration – valorisent la co-construction d’un récit collectif. La poupée n’est pas simplement un jouet : elle devient support d’un monde imaginaire où l’autre est un sujet à comprendre, à inclure, à protéger. Ces premiers récits sont ceux de la conciliation: trouver un terrain d’entente, ménager des compromis et construire ensemble.
Les garçons, à l’inverse, sont plus fréquemment incités à performer, à gagner, à dominer. Les jeux compétitifs – qu’ils soient physiques ou symboliques – construisent une culture de l’adversité et du clivage : il faut vaincre l’autre, faire triompher son équipe, affirmer sa position. Dès lors, l’univers mental valorisé est celui du « nous contre eux », propice à une vision polarisée du monde.
Cette divergence initiale contribue à forger des représentations politiques différenciées à l’âge adulte. Le progressisme, qui suppose la capacité à penser l’inclusion, la diversité et l’interdépendance, résonne davantage avec les récits d’enfance socialement transmis aux filles. Le conservatisme, en revanche, s’ancre plus aisément dans les logiques de compétition, de frontières et de hiérarchies apprises précocement chez les garçons. L’un ouvre à l’autre ; l’autre réaffirme un soi menaçant face à la différence.
Éducation, formation, orientation : la socialisation secondaire creuse les écarts
Au fil des décennies, les femmes ont conquis massivement l’enseignement supérieur. Elles y sont désormais plus nombreuses que les hommes, et leur présence est particulièrement forte dans les sciences humaines et sociales, les lettres, les arts, les sciences du vivant5 : autant de filières où la complexité du monde social, les structures de pouvoir et les mécanismes d’exclusion sont analysés et déconstruits.
Les hommes, de leur côté, demeurent majoritaires dans les disciplines techniques, mathématiques, et dans les écoles d’ingénieurs – des formations souvent valorisées par les familles pour leur potentiel de rémunération et de statut social. Cette orientation vers la spécialisation, la technicité, voire l’efficacité économique participe à la construction d’un rapport au monde plus utilitariste, plus individualiste, et souvent moins sensible à la complexité des rapports sociaux.
Les femmes engagées dans des cursus plus réflexifs développent une compréhension contextualisée de la réalité : la reconnaissance que les inégalités sont structurelles, que les points de vue sont socialement situés, et qu’une société juste nécessite des politiques d’inclusion. Cette capacité à se décentrer, à penser le monde à travers d’autres prismes que le sien, est au fondement du progressisme contemporain.
A contrario, le conservatisme prospère dans les sphères où la réussite individuelle est valorisée au détriment des enjeux collectifs. Il devient un outil de préservation de sa position, un discours justificateur des hiérarchies existantes, une rationalisation du statu quo.
L’éducation ne neutralise donc pas les inégalités : elle peut, selon son contenu et sa finalité, les approfondir. Et ce fossé se manifeste clairement dans les urnes.
Le vécu comme moteur de compréhension du monde
Enfin, et peut-être surtout, les femmes vivent les inégalités. Elles ne les appréhendent pas seulement de manière théorique : elles les subissent au quotidien, dans leurs corps, leurs familles. leurs carrières, leurs interactions. Ce vécu leur confère une conscience aiguë des rapports de pouvoir. Le sexisme, les discriminations, les violences de genre ne sont pas des abstractions : elles façonnent une compréhension intime du monde comme lieu d’injustices structurelles.
De là naît une plus grande sensibilité aux autres formes de domination : le racisme, la xénophobie, l’homophobie sont perçus comme des mécanismes analogues, reposant sur la même logique d’exclusion. Ainsi, le vécu des inégalités devient un levier puissant d’engagement politique progressiste.6
Les hommes, quant à eux, surtout lorsqu’ils occupent une position sociale relativement confortable, ont davantage « intérêt » à préserver leurs privilèges.
Face aux remises en question portées par des mouvements comme #MeToo – pour ne prendre qu’un exemple peut-être le plus audible médiatiquement – certains réagissent par la crispation, le rejet, la défense d’une virilité perçue comme menacée. Cela a progressivement donné lieu à des mouvements « masculinistes », androcentrés et dont les fondements puisent dans la misogynie socialement construite depuis des siècles.7
Le conservatisme masculiniste devient alors une stratégie de survie identitaire, une façon de résister à l’évolution des normes et des mœurs en se réclamant d’un ordre ancien présenté comme naturel.
Adhérer aux concepts du constructivisme social, remettre en question les fondements de son pouvoir, exiger l’égalité des chances et l’égalité de fait : autant d’exigences qui nécessitent un coût d’entrée important. Le progressisme suppose une forme de décentrement de soi, une capacité à écouter, à douter, à se transformer. Là encore, les trajectoires de genre, façonnées par le vécu, rendent cet exercice plus accessible aux femmes qu’aux hommes.
Une société plus inclusive, plus équitable ne relève jamais de l’individuel, il s’agit du fruit de politiques publiques inscrites dans le temps (redistribution, éducation nationale, emploi, inclusion), il s’agit toujours d’un choix collectif, fruit de volontés politiques et économiques, qui implique des renoncements à quelques privilèges de la part de ceux qui jouissaient auparavant du statu quo.
- Etude Institut Montaigne, Les jeunes et le travail : aspirations et désillusions des 16-30 ans, avril 2025 ↩︎
- Larousse, progressisme n.m. – 1. Comportement de ceux qui estiment qu’une profonde transformation des structures politiques et sociales permettra une amélioration des conditions de vie et une plus grande justice sociale. 3. Doctrine de ceux qui croient au progrès moral de l’humanité. ↩︎
- Larousse, conservatisme n.m. – Attitude ou tendance de quelqu’un, d’un groupe ou d’une société, définie par le refus du changement et la référence sécurisante à des valeurs ou des structures immuables. ↩︎
- Anne Dafflon-Novelle (dir.), Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, pug, Grenoble, 2006 ↩︎
- 56 % des étudiants sont des étudiantes. Les femmes forment 84 % des effectifs des formations paramédicales et sociales, mais représentent seulement 30 % des élèves ingénieurs, Observatoire des inégalités, mai 2025 ↩︎
- CEPREMAP, Un fossé idéologique grandissant entre jeunes femmes et jeunes hommes en France, mars 2025 ↩︎
- Le Monde, L’inquiétant regain du masculinisme, cette pensée réactionnaire aux origines millénaires, Claire Legros, avril 2024 ↩︎