À l’heure de l’accélération des dérèglements climatiques, de l’effondrement de la biodiversité et de l’aggravation des inégalités sociales, une question semble traverser tous les discours publics : que devons-nous faire, individuellement, pour sauver ce qui peut encore l’être ?
Les appels à une « prise de conscience » personnelle se multiplient. Il serait urgent de « consommer responsable », de « réduire son empreinte carbone », d’« adopter les bons gestes » pour le climat. Cette mise en scène de la responsabilité individuelle s’est imposée comme une norme sociale, voire une morale implicite de la citoyenneté contemporaine.
Mais ce recentrage de la critique sur les comportements individuels n’est-il pas le symptôme d’une dépolitisation des enjeux écologiques et sociaux ? En insistant sur la micro-responsabilité du consommateur, ne risquons-nous pas de détourner notre attention des logiques systémiques qui structurent les crises actuelles ?
L’individu comme figure centrale du récit écologique contemporain
La construction contemporaine de la responsabilité individuelle trouve ses racines dans un double mouvement idéologique : la montée de l’individualisme néolibéral1 et la structuration d’une morale environnementale autour de prescriptions comportementales issues notamment du travail des associations et ONG qui dictent ce qu’un individu doit faire pour être considéré comme écologiquement responsable.
Depuis les années 1990, les grandes campagnes de sensibilisation ont progressivement déplacé le centre de gravité de l’action écologique vers l’individu. Il ne s’agit plus de questionner les modes de production, mais d’agir sur les comportements : trier ses déchets, éviter les sacs plastiques, manger bio et local, prendre le train, le vélo…
Ces injonctions reposent sur un imaginaire moral où chaque citoyen serait un agent de changement, responsable de ses choix de consommation et où la société serait censée se transformer par la somme des décisions individuelles.
Pourtant, comme le souligne Pierre Bourdieu, les préférences ne sont jamais données naturellement : elles sont socialement construites et distribuées inégalement.2 Demander aux individus de « faire les bons choix » sans tenir compte de leurs positions sociales, de leurs ressources, ou des contraintes systémiques, revient à essentialiser leur pouvoir d’agir et à naturaliser un ordre social profondément inégalitaire.
La culpabilisation comme technologie de gouvernement
La responsabilisation individuelle fonctionne en réalité comme une technologie de gouvernementalité, au sens foucaldien : elle déplace la régulation de l’action publique vers l’intériorisation des normes par les sujets eux-mêmes.3
Albert Moukheiber, Docteur en neurosciences cognitives et psychologue, résume cette logique avec une image frappante : « c’est comme vouloir comprendre un embouteillage en étudiant une voiture »4. De la même manière, les politiques environnementales qui se concentrent sur les individus – et non sur les infrastructures, les incitations économiques, ou les arbitrages politiques – relèvent d’une approche myope et culpabilisante.
La rhétorique de la micro-action individuelle masque la dimension profondément structurelle de la crise écologique et des grandes problématiques du XXIe siècle. Que peuvent 3 000 citoyens décidant de ne pas renouveler leur téléphone face à une logique industrielle pilotée par des entreprises transnationales ? La question n’est pas morale, mais structurelle et politique : si Tim Cook décide de sortir un iPhone tous les 4 ans, plutôt que tous les douze mois, la donne change, réellement.
La demande n’existe pas : critique de la consommation comme libre choix
Un autre impensé de ce paradigme est la croyance selon laquelle les consommateurs façonnent l’offre. Or, cette idée est démentie depuis longtemps par la sociologie de la consommation. Dès les années 1970, André Gorz dénonçait l’illusion de la liberté du consommateur5, prisonnier d’une offre structurée par la publicité, le marketing, et l’organisation capitaliste de la rareté.
Dans les supermarchés, l’hypersegmentation des produits – souvent absurdes ou redondants – vise moins à répondre à une demande qu’à la produire. Loin d’émerger naturellement, les désirs de consommation sont construits par la publicité, le design, la position dans les rayons, et l’ingénierie de l’attention.6
Les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello, ont montré comment le capitalisme moderne s’adapte aux critiques en intégrant des éléments éthiques dans ses dispositifs marketing.7 Ainsi, même les produits responsables deviennent des vecteurs de consommation… sans jamais remettre en question la logique productiviste globale.
Repenser la responsabilité : du geste individuel à la stratégie collective
Cela ne signifie pas que l’individu est sans pouvoir, ni que ses gestes sont insignifiants. Mais la politique écologique ne peut reposer sur une morale de la vertu individuelle. Ce n’est pas l’éthique du citoyen consommateur qu’il faut convoquer, mais l’action collective, organisée, structurée et orientée vers les centres de pouvoir.
La transition écologique ne se fera pas à coups de gourdes en inox et de tote bags.
Le défi n’est pas d’accumuler des signatures de pétitions8 ou de mesurer nos déchets hebdomadaires. Il est de bâtir des contre-pouvoirs capables d’infléchir les logiques industrielles, d’orienter les politiques publiques, et de reconfigurer les rapports de force.
C’est là que se joue la véritable responsabilité politique : non dans la pureté morale du comportement individuel, mais dans la capacité à identifier les causes structurelles, à nommer les acteurs dominants, à exiger des régulations à la hauteur des enjeux.
Pour une écologie politique, pas une écologie moralisante
Refuser de céder à la culpabilisation individuelle, ce n’est pas se désengager. C’est au contraire un acte de lucidité politique. Cela signifie reconnaître que l’action individuelle, pour être efficace, doit s’inscrire dans des rapports collectifs, organisés, capables de peser les structures.
La transition écologique ne se fera pas à coups de gourdes en inox et de tote bags. Elle ne sera possible que si elle s’attaque à la racine des problèmes : la financiarisation de l’économie, l’obsession de la croissance, la dérégulation mondiale des échanges.
Loin de disqualifier les gestes quotidiens, cette perspective les replace dans un horizon stratégique : celui d’un projet politique émancipateur, lucide et profondément démocratique.
- Pierre Dadot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, 2010 ↩︎
- Pierre Bourdieu, La Distinction, 1979 ↩︎
- Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, 1979 ↩︎
- Le cerveau humain, un obstacle à l’écologie ?, conférence à l’Académie du Climat avec Albert Moukheiber, mai 2025 ↩︎
- André Gorz, Écologie et liberté, 1977 ↩︎
- Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels Comment sortir du consumérisme, 2019 ↩︎
- Luc Boltanski & Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, 1999 ↩︎
- Georgiana Pricop, 1 million de « non » contre la loi Duplomb : pourquoi il est temps d’instaurer un véto citoyen, dans Citoyenne éclairée, juillet 2025 ↩︎