On aurait tort de voir cette mobilisation comme un simple épiphénomène. C’est un énième signal faible, devenu cri strident, que nos démocraties représentatives patinent. Après les Gilets jaunes, les mégabassines ou encore la réforme des retraites, chaque crise révèle la même faille : une déconnexion entre les décisions politiques et la volonté des citoyens-électeurs.
Qu’est-ce donc que la démocratie ?
Pour comprendre la tension actuelle et les raisons pour lesquelles cette mobilisation contre la loi Duplomb est historique, il faut remonter aux fondements de la démocratie. Mais laquelle ?
La démocratie athénienne, souvent idéalisée, était directe : les citoyens (libres, mâles, et peu nombreux) débattent et décident ensemble, sur l’Agora. À l’inverse, la démocratie représentative, qui a vu le jour en France à la fin du XVIIIe siècle, repose sur une exclusion initiale du peuple. L’impossible organisation matérielle d’une forme de démocratie directe faisait certainement partie des raisons pour lesquelles la représentation s’est imposée comme une évidence. À la naissance des institutions démocratiques occidentales, le suffrage était censitaire, réservé aux plus riches, aux hommes etc. Ce n’est qu’au fil des décennies, voire des siècles que le suffrage est allé vers plus d’inclusion. Les femmes ont par exemple obtenu le droit de vote le 21 avril 1944, soit 152 ans après la naissance de la première République française et des premières institutions démocratiques en France.
La représentation a été pensée non comme un outil de participation, mais comme un rempart contre l’implication populaire directe. En effet, nos démocraties occidentales ont été bâties sur une méfiance accrue envers le peuple considéré comme éminemment dangereux.
Cette méfiance, théorisée notamment par Gustave Le Bon dans La psychologie des foules, est encore aujourd’hui au fondement de nos démocraties représentatives. Elle continue de structurer nos institutions. En France, les outils dits « participatifs » – pétitions, référendum d’initiative partagée, saisine du Conseil constitutionnel – sont clairement insuffisants. La preuve irréfutable : le sort très incertain et peu optimiste de cette mobilisation hors pair contre la loi Duplomb. Plus d’1 million de signatures authentifiées via FranceConnect et aucun dispositif constitutionnel n’est aujourd’hui en mesure de bloquer immédiatement une loi aussi massivement contestée.
Pourtant, l’étymologie du mot démocratie du grec dêmokratia, formé de dêmos, « peuple », et de kratos, « pouvoir » veut littéralement dire « le pouvoir du peuple ». La démocratie représentative se serait un peu trop éloignée de l’idéal démocratique athénien ?
Certes, la démocratie directe – qui, à elle-seule présente par ailleurs des limites incontestables 1 – semblait autrefois techniquement irréalisable dans des sociétés de masse. Mais ce n’est plus le cas. Les outils numériques, s’ils sont bien encadrés, rendent possibles des dispositifs de consultation et de décision populaires à large échelle. Pourtant, la peur du peuple persiste. Pourquoi ?
Probablement parce qu’elle remet en question le rôle sacralisé des représentants. Une mobilisation comme celle contre la loi Duplomb réactive la vieille inquiétude au cœur de la démocratie représentative : nos représentants sont-ils réellement représentatifs ? Les taux d’abstention massifs aux différentes typologies d’élection depuis des décennies désormais ne sont-ils pas la preuve irréfutable d’un système vieillissant qui ne répond plus aux besoins, ni aux réalités de nos sociétés actuelles ?
Démocratiser la démocratie : vers un véto citoyen
Le million de signatures contre la loi Duplomb pose une question fondamentale à la République : combien de citoyens faut-il pour être entendus ? Si ce seuil, pourtant colossal, ne suffit pas à provoquer un changement de cap, quel signal le pouvoir envoie-t-il ? Que la voix du peuple pèse moins qu’une ligne budgétaire ou un lobby agro-industriel ?
Dans ce contexte, le véto citoyen – ou référendum d’invalidation des lois2 – s’impose comme un outil aussi logique qu’urgent. Il s’agit d’un mécanisme permettant aux citoyens, par référendum, de bloquer l’application d’une loi controversée. Ce droit existe ailleurs, en Suisse par exemple, sous le nom de référendum facultatif3 où il fonctionne comme un garde-fou démocratique. Pourquoi pas en France ?
L’idée est simple : une loi est votée, les citoyens disposent d’un laps de temps pour s’y opposer via une collecte de signatures – par exemple 500 000 ou 1 million, en tout cas un chiffre « raisonnable » qui tienne compte des taux d’abstention qui caractérisent nos démocraties actuelles).4 Si le seuil est atteint, un référendum est organisé. Le peuple tranche – froidement, juridiquement, démocratiquement.
Ce véto citoyen ne remplace pas la représentation ; il la complète. Il garantit que le Parlement ne puisse ignorer indéfiniment la volonté générale. Il donne aux citoyens la « faculté d’empêcher », pour reprendre Montesquieu5. Un droit non pas de gouverner à la place des élus, mais de refuser ce qu’ils imposent malgré une opposition massive.
Aujourd’hui, aucun des outils existants — pétitions en ligne, recours au Conseil constitutionnel, RIP aux seuils inaccessibles — ne permet une telle action. Résultat : les frustrations s’accumulent, les mobilisations explosent, mais le pouvoir reste sourd. Ce déséquilibre est dangereux. À force de ne pas entendre les colères, on les pousse vers la radicalité. Offrir aux citoyens un droit de véto, c’est éviter que la rue devienne le seul recours. C’est choisir la voie du droit plutôt que celle de la violence. C’est démocratiser la démocratie.
1 million de « non » : une mobilisation nourrie par la société civile
Cette mobilisation d’un million de « non » ne s’est pas faite toute seule. Elle est le fruit d’un travail souterrain, patient, déterminé : celui des associations, des activistes, des réseaux militants. Comme toujours.
Car où s’organise aujourd’hui le contre-pouvoir citoyen ? Dans les mouvements sociaux, les collectifs, les campagnes numériques, les mobilisations locales. L’histoire le confirme : toutes les avancées progressistes ont d’abord germé dans ces arènes dont les messages ont ensuite été amplifiés dans les arènes médiatiques, avant de percoler jusqu’au législateur. Le droit à l’IVG ? Né des luttes féministes, des « 343 salopes » et de la désobéissance civile6, bien avant la loi Veil. L’abolition de la peine de mort ? Longtemps impopulaire, portée par des minorités déterminées.7
De la même manière, si nous avons signé cette pétition, ce n’est pas par miracle. C’est parce que des campagnes associatives ou militantes ont su nous toucher, nous convaincre, nous faire sentir que ce moment comptait. Par ailleurs, en quoi voter contre une loi à travers une pétition serait-il fondamentalement différent du fait de voter pour un représentant ? Voter en se rendant aux urnes, c’est aussi répondre à un récit, à un appel, à une émotion. La démocratie n’est jamais purement rationnelle – elle est aussi sensible.
Que cette mobilisation sans précédent – 1 347 077 signatures au moment où j’écris ces lignes – certainement bien plus au moment où vous les lisez8 – soit le fruit d’un mouvement orchestré en partie par des mouvances politiques, militantes, associatives… qu’est-ce que cela change par rapport au fonctionnement habituel de nos démocraties représentatives ? Nous nous sommes bien habitués aux activités de lobbying auprès de nos élus.9 En quoi des activités similaires – sauf que contrairement au lobbying très lisibles car menées essentiellement sur les plateformes sociales et dans la rue – auprès des citoyens électeurs poserait, quant-à-elle, problème ?
1 million de signatures… et après ?
Cette mobilisation contre la loi Duplomb est bien entendu un cri d’alarme sur l’urgence d’agir d’un côté pour le monde agricole et de l’autre pour faire face durablement à l’urgence environnementale. Elle met aussi à nu l’obsolescence d’un modèle politique incapable de gérer les complexités du XXIe siècle. Nous faisons face aujourd’hui à des défis systémiques : effondrement écologique, mutations technologiques, inégalités croissantes, tensions géopolitiques. Peut-on réellement y répondre avec des institutions conçues il y a plus de deux siècles, au tout début de l’essor industriel ?
Si un million de signatures ne suffisent pas à enclencher un débat parlementaire, ni à suspendre une loi, ni même à ouvrir un référendum… alors que faut-il ? Deux millions de voix ? Dix millions ? Ou peut-être, tout simplement, une réforme constitutionnelle.
Il est temps de démocratiser la démocratie, de sortir d’un formalisme institutionnel qui a cessé de répondre à la volonté et à l’intérêt général. Le véto citoyen, envisagé ici, n’est bien entendu, qu’un outil parmi tant d’autres à inventer pour construire des formes d’organisation politique et sociale plus horizontales, plus équitables et plus résilientes, permettant de faire face aux grands enjeux de notre siècle et à la complexité du monde actuel.
- Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Seuil, coll. « La république des idées », 2010, 102 p., EAN : 9782021026917 ↩︎
- The Conversation Instaurer un mécanisme de veto populaire : une solution pour prévenir les crises politiques ? – 17 avril 2023 ↩︎
- Les lois fédérales et d’autres actes du Parlement fédéral sont soumis au référendum facultatif selon l’article 141 de la Constitution. ↩︎
- INSEE, Statistiques et études, Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser – 17 novembre 2022 ↩︎
- « J’appelle faculté d’empêcher, le droit de rendre nulle une résolution prise par quelqu’un d’autre. » Montesquieu, De l’esprit des lois, livre XI: De la constitution anglaise, 1748 ↩︎
- Le Monde, « Manifeste des 343, dans les coulisses d’un scandale », sur Histoire TV : interruption volontaire d’un tabou – 6 mars 2024 ↩︎
- Le 18 septembre 1981, l’abolition de la peine de mort est votée à l’Assemblée nationale : « C’est l’aboutissement du long combat mené depuis deux siècles par la cohorte de ceux qui, dans les enceintes parlementaires, dans les prétoires ou dans leurs écrits, ont défendu la cause de l’abolition devant une opinion réticente, voire résolument hostile. » ↩︎
- Pétition sur le site de l’Assemblée nationale, Non à la Loi Duplomb — Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective – juillet 2025 ↩︎
- Edward B. Arroyo, Les lobbies dans la démocratie, Revue Projet – 1er février 2004 ↩︎