Il existe en nous une intuition, peut-être même une angoisse diffuse, selon laquelle l’histoire se dirigerait vers le pire. Pourtant, il semble tout aussi difficile de penser l’histoire sans recourir à la notion de progrès. Cette idée s’est imposée comme un cadre de lecture du monde quasi incontournable : en superposant la chronologie des découvertes scientifiques à notre manière de compter le temps, nous avons construit une vision linéaire de l’histoire, dans laquelle chaque époque serait censée surpasser la précédente. Le passé, perçu comme moins évolué, serait par conséquent moins « bon » que le présent, et le futur, promesse d’innovations, supposé porteur de mieux-être.
Croire ou savoir : le progrès comme foi dominante
Associer progrès et temporalité relève presque d’un dogme. C’est une croyance profondément enracinée dans la culture occidentale, qui postule que l’histoire suit une trajectoire ascendante, ininterrompue, vers toujours plus de savoir, de maîtrise et de confort. Cette vision, forgée notamment par la modernité européenne, a accompagné l’émergence du capitalisme et de l’idéologie de la croissance infinie.
Dans ce sens, en 1992, Francis Fukuyama publiait un essai dans lequel il prédisait la fin de l’Histoire. Pour lui, la fin de la guerre froide marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme économique sur les autres idéologies politico-économiques (notamment le marxisme). Ainsi, il ne fait qu’inscrire sa pensée dans cette vision linéaire de l’histoire : le Moyen Âge marqué par le régime féodal est suivi de l’époque moderne avec le début de la révolution industrielle au XVIIe siècle. L’époque contemporaine (début XIX) accompagnée du développement des démocraties occidentales libérales et de la naissance du capitalisme de marché lui apparaît comme étant l’aboutissement, c’est-à-dire l’organisation politique, sociale et économique « idéale », celle vers laquelle tendrait inexorablement le monde entier. « La Fin de l’histoire et le Dernier Homme » est celle d’une organisation économique, politique et sociale capable de préserver la croyance inébranlable dans la notion de progrès infini entérinée par révolution numérique.
L’intelligence artificielle, apothéose ou point de bascule ?
La révolution technologique actuelle, celle de l’intelligence artificielle, semble à première vue confirmer cette croyance : celle d’un progrès toujours en marche, capable de résoudre des problèmes complexes, d’automatiser les tâches, de stimuler la productivité, de soigner, d’inventer, d’augmenter les capacités humaines. L’IA s’inscrit parfaitement dans la lignée de cette logique ascendante du progrès. Elle incarne la promesse ultime d’une rationalité sans faille, libérée des biais humains, optimisatrice et créatrice d’efficience.
Mais cette révolution, paradoxalement, agit aussi comme un révélateur et un amplificateur des limites de cette vision linéaire. Car à mesure que les capacités de l’intelligence artificielle s’étendent, les questions se multiplient : à qui profite ce progrès ? À quel prix ? Quels savoirs l’IA rend-elle invisibles ou obsolètes ? Quels équilibres humains, sociaux, culturels ou même cognitifs est-elle en train de bouleverser ? La concentration du pouvoir technologique dans les mains de quelques acteurs globaux – les grands monopoles de l’économie numérique – accentue les inégalités et alimente une nouvelle forme d’impérialisme numérique.
Une planète exsangue : l’impossible croissance
Par ailleurs, cette avancée survient dans un contexte de prise de conscience écologique mondiale, où la fragilité des écosystèmes, la finitude des ressources naturelles et l’urgence climatique questionnent la viabilité de la trajectoire suivie. Peut-on continuer à croire à une marche continue vers le mieux-être quand la planète en paye le prix fort ?
La course à l’innovation – dont l’IA est aujourd’hui l’étendard – repose sur une consommation énergétique massive, des chaînes d’approvisionnement globalisées, et l’extraction de minerais rares qui, loin de l’image propre et abstraite des algorithmes, la relient directement aux violences géopolitiques et aux déséquilibres écologiques. Le paradoxe de la révolution numérique réside dans le fantasme collectif d’un monde virtuel de tous les possibles en passant aux oubliettes les infrastructures et le sur-équipement. On ne le répétera jamais assez : l’IA, au même titre et encore plus que tous les autres biens, produits et services numériques, n’est pas immatérielle : elle pollue.
Ainsi, l’intelligence artificielle ne fait pas que prolonger la croyance dans un progrès linéaire : elle la confronte à ses contradictions les plus profondes. Dans un monde où les conséquences de chaque action se répercutent à l’échelle planétaire, où les limites physiques et écologiques de la croissance sont désormais indiscutables, cette foi occidentalo-centrée dans l’ascension ininterrompue de l’histoire commence à vaciller.Face à la prouesse de cette technologie et de ses différents usages qui interrogent en profondeur nos formes d’organisation politiques, économiques et sociales, certains projettent, au même titre que Fukuyama pour qui le progrès marquait une “fin de l’histoire” résolument optimiste ou naïve, une autre vision de la fin de l’histoire, où l’existence de l’humanité serait anéantie et remplacée par celle des machines. Le fantasme d’un grand remplacement de l’humanité par les machines relève bien entendu de la science fiction, mais est révélateur du fait que l’intelligence artificielle est un véritable point de bascule capable de réinterroger le mythe du progrès en tant que fondement de nos sociétés.
Sortir du mythe : repenser le progrès à l’ère de la finitude
En effet, ce que révèle la démocratisation de l’intelligence artificielle, c’est la nécessité de repenser le progrès non plus comme une ligne droite ascendante, mais comme un équilibre fragile entre avancées et renoncements, entre puissance technologique et humilité écologique, entre confort pour certains et justice pour tous. En ce sens, elle nous oblige à sortir d’un récit unique et hégémonique, pour réinventer d’autres manières de concevoir le futur – non plus fondées sur l’accumulation, mais sur la coopération, la sobriété et la durabilité.
Le progrès n’est pas une fin en soi, ni une fatalité, il n’est pas non plus une condition d’une unique organisation politique, sociale et économique souhaitable ; il ne l’est que dans la mesure où l’on continue collectivement à y croire, comme à un dogme ou à une foi. En ce sens, il revêt les traits d’une religion moderne. Mais à l’heure où les certitudes s’effritent, peut-être est-il temps de construire d’autres récits – pluriels, situés, respectueux des limites – qui intègrent les enseignements de la Terre autant que ceux des machines.
Enfin, il est nécessaire de rappeler que le progrès, notamment technologique, a un coût. Ce qui procure confort et abondance à une partie de l’humanité engendre, ailleurs, exploitation, pollution et déséquilibres sociaux. L’intelligence artificielle, dans cette dynamique, est autant une promesse qu’un miroir : elle reflète les tensions profondes de notre époque, entre espoir d’un futur maîtrisé et conscience d’un monde aux limites désormais atteintes.