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Les NFT, ces étranges objets de Désir

Les NFT – non fungible tokens ou encore jetons non fongibles[i] – structurent depuis peu un véritable marché qui s’élève aujourd’hui à plus de 40 milliards de dollars. Leur visée ? Authentifier des objets numériques, voire redéfinir la propriété dans le monde digital. Décriés, inquiétants d’un point de vue environnemental, les NFT, dont la technologie est basée sur la blockchain[ii], fascinent et deviennent l’objet du désir des amateurs d’art, mais aussi des spéculateurs… Réflexion sur les NFT, ces étranges objets de Désir.

©Unsplash, Tom Beier

Les NFT ont initialement été conçus en 2014, avec un objectif plutôt vertueux : permettre aux artistes et aux créateurs de contenu numérique d’obtenir une preuve d’authenticité de leur œuvre et pouvoir ainsi rémunérer leur travail en échappant aux risques inhérents du web liés au piratage et au non-respect de la propriété intellectuelle. Cette fonction des NFT est encore à l’œuvre à l’intérieur du marché de l’art. Des initiatives inédites le prouvent, comme la création du Meta History : Museum of War, permettant à 146 artistes ukrainiens de préserver la mémoire des événements et de collecter des dons pour soutenir les victimes de guerre.

Cependant, les NFT ne profitent pas qu’aux artistes du numérique ou encore au financement de « bonnes causes ». La sociologie des usages nous permet encore une fois de constater l’écart entre l’objectif initialement fixé par le créateur d’une innovation technologique, sociale, etc. et l’usage qui découle de cette dernière. Qui aurait prédit en 2004 que les réseaux sociaux, dont les dispositifs sociotechniques devaient simplement permettre de rester en contact et de communiquer avec ses proches, allaient devenir des plateformes d’information et des marchés de prédilection pour la publicité ? Amazon, Uber, Airbnb… en ce qui concerne l’économie numérique, nombreux sont les exemples de ces écarts entre l’idéation et l’usage ou la réalité du projet en perpétuelle construction.  

De la même façon, l’usage des NFT ne se limite pas au marché de l’art numérique, mais vient le surplomber, avec l’entrée sur le marché de tout un tas de « produits »[iii] plus ou moins étranges, joujoux des spéculateurs.

Les NFT ou la naissance d’une nouvelle place de marché 

Alors que les premiers NFT remontent à 2014,  le concept n’a touché le grand public qu’entre 2020 et 2021, suite à quelques ventes particulièrement médiatisées comme celle du premier tweet de Jack Dorsey, acheté en mars 2021 pour 3 millions de dollars.

En effet, tweets, cartes de jeux vidéo ou de footballeurs, mèmes, cryptokitties, mini-vidéos … constituent une partie du champ d’application des NFT à date. Leur promesse ? La possibilité de transformer un objet pléthorique – les données numériques – en quelque chose de rare, donc de désirable.

Ainsi, la ligue américaine de basket-ball NBA vend des mini-vidéos authentifiées pour des centaines de milliers de dollars. De son côté, Nike a eu pour projet de vendre des baskets certifiées numériquement. L’idée ? Associer à chaque paire de baskets physique un correspondant NFT ; autrement dit, faire usage des nouvelles « normes » du numérique pour combattre la contrefaçon dans le monde physique.

Les NFT ou comment « authentifier » sa valeur personnelle dans nos « sociétés numériques »

Art, gamification, nouvelle manière de breveter des objets numériques, mais aussi matériels, les applications des NFT sont déjà riches. Si certains grands collectionneurs ou puristes du NFT pensent que cette technologie va redéfinir la propriété dans le monde numérique, l’engouement autour de ces actifs peut, à mon sens, être assez aisément expliqué à travers un détour sociologique.  

S’étonner que certaines personnes soient disposées à payer littéralement des fortunes pour posséder un objet dont l’usage est à portée de main de tou.te.s – le plus souvent à distance d’une requête Google et d’un clic – revient à s’étonner que certaines personnes sont depuis bien plus longtemps disposées à payer littéralement des fortunes pour posséder des objets de luxe. Plus c’est rare, plus c’est précieux, plus c’est désirable. Quelle différence réelle entre le fameux Birkin Bag de Hermès et un sac à main artisanal et original mais peu marketé ?

Pourquoi les fans de baseball s’arrachent-ils des battes à des milliers, voire à des millions de dollars, alors que le prix d’entrée sur le marché d’une batte sortie d’usine s’élève seulement à une vingtaine de dollars ?

On paie le prix qu’il faut pour se distinguer ou pour être assimilé à un certain groupe social, le plus souvent à celui qui est dominant dans un champ donné (économique, culturel, politique etc.). Pierre Bourdieu l’expliquait d’ailleurs si justement dans La Distinction. Une critique sociale du jugement (1979), un ouvrage qui a bouleversé les catégories sur le beau, l’art et la culture.

Cette théorie, selon laquelle s’offrir un NFT objet de désir ou de convoitise revient à chercher (à acheter ?) la reconnaissance de pairs dans le cadre d’un groupe social prédéfini, se confirme très objectivement avec le phénomène des Bored Ape Yacht Club – une série d’avatars NFT uniques représentant des singes nonchalants. Alors que la valeur des Bored Apes est purement subjective et spéculative, certains avatars ont été achetés pour des valeurs avoisinant les 3 millions de dollars. Comment est-ce possible ? Comme son nom l’indique, le « club » créé par deux trentenaires en Floride a très rapidement été rejoint par des célébrités, musiciens, athlètes et autres influenceurs du web qui ont choisi d’exprimer leur appartenance au club en affichant ces NFT en guise d’avatars sur Twitter. L’équation est dès lors très simple : vous souhaitez être apparenté à des personnalités particulièrement médiatisées, symboles populaires du pouvoir, du succès, de la célébrité ? Très bien ! Achetez-vous un singe !

Les NFT, un nouvel espace du « non-droit » ? Limites et dérives de cet enfant du web 3.0

Cependant, derrière l’apparente futilité des NFT, les limites et les potentielles dérives de cette technologie sont multiples.

Tout d’abord, cette nouvelle économie numérique a un impact environnemental désastreux. Aussi vertigineusement innovante que la technologie blockchain puisse l’être, héberger cette infinie base de donnée échappant théoriquement à tout contrôle central sur des milliers de serveurs partout dans le monde a un coût important, et ce coût est malheureusement d’abord environnemental. En effet, selon le New York Times, la production d’un seul NFT représenterait plus de 200 kilos d’émission de CO2, l’équivalent d’un trajet d’environ 800 kilomètres parcourus par une voiture à essence américaine classique.

Deuxièmement, ce nouveau marché – purement spéculatif, puisqu’aujourd’hui la très grande majorité des NFT proposés n’ont aucune importance au sens de l’économie réelle – semble être une fabuleuse nébuleuse, un espace de non-droit. OpenSea, l’une des principales plateformes de création et de vente des NFT, reconnaît d’ailleurs sur son compte Twitter qu’aujourd’hui  « plus de 80 % des NFT créés à l’aide de son outil de frappe[iv] gratuit seraient plagiés, faux ou du spam. »

Enfin, économiquement parlant, il est impossible de mesurer si les NFT sont un investissement durable ou un simple effet de mode… Selon les dernières estimations, il semblerait que le fameux tweet de Jack Dorsey vendu il y un an à quelques millions de dollars ne vaudrait aujourd’hui plus que quelques 10 000 euros…

Découvrez plusieurs articles dédiés à des sujets d’actualité liés à l’économie numérique ou plus globalement circonscrits au champ d’étude des digital humanities[v] sur le site internet « Citoyenne éclairée. »


[i] Selon les sources, le concept récent de NFT désigne tantôt un certificat d’authenticité associé à un objet numérique, tantôt l’objet numérique lui-même auquel est associé un certificat d’authenticité.

[ii] La blockchain, en français « chaîne de blocs », est un type de base de données qui, contrairement à une base de données classique, est faite d’une série de « blocs » – des données reliées entre elles. Cette chaîne de blocs donne naissance à une immense collection ou encore à un immense livre partagé qui enregistre l’activité et les informations au sein de la chaîne. Puisque la blockchain est stockée sur des milliers de serveurs dans le monde entier, n’importe qui sur le réseau peut voir les entrées de tous les autres. Cette technologie de pair à pair fait qu’il est pratiquement impossible de falsifier ou d’altérer les données d’un bloc. Voici donc nos NFT sains et saufs ! 

[iii] Actifs numériques

[iv] La « frappe » permet à une œuvre numérique de s’inscrire sur la blockchain.

[v] Humanités numériques

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